Correspondance de Pol de SURIREY de SAINT REMY 25 janvier 1882 - mars 1883


Tébourba, 25 janvier (1882)

Ma chère Alix,

Ta lettre du 17 m'est arrivée hier matin et je te remercie du petit mot du Gal Carrelet qui me donne encore l'espoir  d'être ajouté sur la liste de cette année. J'ai une autre raison pour l'espérer, c'est que le Ministre, ayant demandé par dépêche le nom des officiers à récompenser, sans être discutés, le Gal Cdt la Don  a envoyé mon nom et celui d'un autre que je ne connais pas. Les autres propositions ont été envoyées bien après.
Tu remplis en ce moment, ma chère Alix, une bien pénible mission; que Dieu te donne la force d'aller jusqu'au bout. C'est bien triste de voir cette pauvre femme  s'éteindre ainsi; je pense  bien à elle. D'après ce que tu me dis de son état, elle ne peut plus aller longtemps et peut-être le dénouement sera-t-il déjà arrivé quand tu recevras ma lettre.
Tu as pu voir dans les journaux du 18 les projets présentés par le Mtre de la Guerre pour l'organisation de la Tunisie; on formerait des corps coloniaux de manière à ne plus être obligé d'envoyer des troupes de France en Afrique. La question est de savoir si ces régiments seront formés de volontaires ou d'escadrons tirés au sort parmi les régiments d'ici et de France. Il est probable que la Chambre va s'occuper de suite de ces projets, si importants au point de vue de la mobilisation en France. Nous serons donc bientôt  fixés sur notre sort et j'avoue que je compte toujours un peu sur notre rentrée à Valence. Cette pauvre Victoire y compte aussi beaucoup et si je devais rester ici, la déception serait bien pénible. Elle me dit que les enfants sont dans une excellente passe de gentillesse; Adrienne devient très caressante et je ne serais pas étonné qu'il y ait à cela un petit brin de jalousie vis à vis de sa sœur.
Mon ami Rancourt a dû envoyer à Marguerite une petite croix en or: ce nom lui rappelle sa pauvre sœur qu'il aimait tant.
J'écris aujourd'hui à Thérèse et je vais adresser ma lettre à l'hôtel des Sts Pères où ces dames seront encore sans doute. Il serait bien à désirer que le mariage pût se faire le 4, c'est trop long et puisqu'il faut se séparer, mieux vaut de suite que toujours attendre.
Mon installation, si exiguë que je suis obligé d'ouvrir ma porte pour passer ma manche de mon dolman, me plait cependant plus que la tente. J'y suis au moins tout à fait à l'abri, n'ayant plus peur de voir à chaque instant ma tente s'envoler et me laisser à la belle étoile. J'ai eu deux fois cette représentation et c'est peu gai, surtout quand c'est la nuit et qu'il tombe de l'eau.
Je chasse un peu tous les jours, il y a beaucoup de perdrix et des grives par milliers; nous commençons à avoir quelques livres et puis l'escadron m'occupe pas mal, de sorte que la journée passe encore assez vite.
Nous avons organisé un cercle qui est assez bien tenu et où nous allons recevoir un certain nombre de journaux. Le pays est assez joli, très boisé, très accidenté et pour un garçon je comprends que cette vie soit supportable pendant deux ou trois années.
Mon Colonel est assez souffrant et se remet assez difficilement: je lui ai donné le restant de mes pilules  et depuis qu'il s'en sert il se sent un peu mieux. Je voudrais bien en recevoir encore deux cents, car aux premiers coups de soleil, je m'y remettrai; c'est certainement à elles que je dois de ne pas avoir eu le plus petit accès de fièvre et presque tous ces M.M. ont été éprouvés plus ou moins sérieusement.
Notre bon aumônier est malheureusement resté à Manouba, près de ses malades; il sera remplacé ici par un prêtre séculier qui est très bien, mais un peu trop militaire , ce qui l'empêchera peut-être de faire autant de bien. Nous allons tâcher d'organiser une petite chapelle.
Au revoir, ma chère Alix, je t'embrasse de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami.
Pol


 Tébourba, 3 février (1882)

Ma chère Alix,
La mort de cette pauvre Mme de Nouville me fait beaucoup de peine; elle nous était très attachée et très dévouée. Je trouve que Mlle Henrion a bien gagné ses 1500 francs de rente; tant pis pour les héritiers s'ils ne sont pas contents. Je n'aurais jamais cru René aussi sot et maladroit; il aurait dû cependant avoir quelques égards pour les amies de sa tante qui a tant fait pour lui. N'as-tu pas été trop fatiguée? Ta tête t'a-t-elle  laissé un peu en repos?
Il me tarde de voir enfin le mariage terminé; pourvu que les papiers soient revenus du Ministère . Je comprends que notre pauvre Fanny soit désolée de se séparer de sa fille, mais tôt ou tard ça devait arriver et plus tôt ça sera fait mieux ça vaudra . Votre idée de donner un lunch à l'hôtel des ministres est excellente: tous ces M.M. du régiment qui se sont mariés à Paris ont fait ainsi, je crois qu'on ne donne plus de déjeuner. Je croyais que c'était la famille du marié qui faisait tous les frais: puisqu'il en est autrement, je ne vois pas ce que les Doyen y trouvent de mauvais. Que feront les fiancés? Y a-t-il un projet de voyage en vue? Thérèse me disait que Paul voulait changer de corps d'armée et par conséquent de régiment: il a cependant là une belle garnison et surtout pas très éloignée .
De tous côtés nous recevons des lettres qui nous annoncent notre rentrée en France: ce matin encore, Mr de Barante écrivait à son gendre que la chose était à peu près certaine. Puisse-t-il dire vrai et que la chose se fasse le plus vite possible. Valence ne me sourit pas beaucoup, mais au moins j'aurais tous les miens avec moi. Le bon père m'a dit qu'il y avait à Valence une excellente maison d'éducation pour les jeunes enfants: elle est dirigée par des prêtres qui mènent leurs élèves jusqu'en 4e ou 5e. C'est bien ce qu'il nous faudrait pour les deux aînés: il paraît que l'émulation s'en est mêlée et que tous deux travaillent très bien. Quant à Marc il se contente d'apprendre à sa petite Adrienne à chanter, mais il est toujours aussi bruyant et tapageur. Victoire va bien et attendait de vos nouvelles avec impatience: son père m'a écrit une charmante lettre et m'engage beaucoup à demander un congé pour Schrassig.
A la date du 28 janvier, le Gal Saussier n'avait pas encore remis au Ministre de la guerre les mémoires de proposition en faveur de l'armée de Tunis: on dit  le Gal très paresseux, il n'est jamais pressé. L'année dernière, le jeune de Villers , à la suite d'une semblable proposition, a été porté sur le bon tableau: on croit qu'il en sera de même pour les premiers.
Je serais enchanté d'avoir pour Inspecteur le Gal Kerhué, mais je ne crois pas qu'il vienne jusqu'en Tunisie et surtout j'espère ne plus y être. Je trouve qu'il joue gros jeu en emmenant sa famille; l'été est très dur ici et on y gagne bien facilement les fièvres.
En ce moment, j'ai une fluxion qui commence à me gêner pas mal et que je  dois sans doute à cette chambre si humide et si froide: j'aime à croire qu'elle ne prendra pas les proportions de celle que j'avais à Sens.
Au revoir, ma chère Alix, je vous embrasse toutes les trois de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami.
Pol


 Tébourba, 17 février (1882)

Ma chère Alix,
Nous sommes enfin à peu près certains d'être des premiers à rentrer en France: le Général qui commande à Valence l'a annoncé à notre dépôt comme une chose sûre, certaine pour la fin de mars. Ce n'est donc plus que quelques jours à attendre et j'en suis bien heureux.
Un de mes camarades m'écrit qu'il m'a trouvé une maison avec un grand jardin: il me fait la description du tout et je crois que la chose me conviendrait très bien. Il est bien entendu que je ne suis nullement engagé avant d'avoir vu et que je me réserve de discuter les conditions qui me semblent très raisonnables, 1200 f par an.
Victoire est prévenue et voit déjà la chose faite, la pauvre femme, elle est dans le ravissement. Je crois qu'il me sera très difficile d'avoir un congé dès l'arrivée, tout au plus aurai-je un mois de permission et encore je n'ose trop y compter, tant nous aurons à faire. Je serai sans doute forcé d'aller à Vesoul chercher mon mobilier, de revenir à Valence pour l'installer afin que Victoire trouve tout prêt en arrivant. Je redoute pour elle et les enfants ce long voyage, il faudra coucher au moins deux fois en route, j'étudierai l'indicateur .
Tu penses si nous sommes tous heureux de cette bonne nouvelle: tant qu'on pouvait espérer avoir ici une opération quelconque, ça allait bien, mais il n'y a plus rien à faire, surtout de ce côté, et la vie y devient par trop monotone.
Le Ministre vient de distribuer les récompenses pour la légion d'honneur; celles pour l'avancement vont suivre sans doute de près et j'attends ça avec impatience. Je sais que mon nom figure au Ministère, maintenu par le Gal Saussier, je suis le seul que la commission a discuté et on me fait espérer que je serai ajouté sur le tableau de cette année. J'ai écris à Ernest pour le prier de me tenir au courant de ce qui se fera.
J'ai obtenu du Général la construction, ou pour mieux dire, la réparation d'une chambre où j'aurai une bonne cheminée; quoique le temps soit très doux, on gèle dans nos chambres, surtout à cause de l'humidité et du manque de soleil qui n'y pénètre jamais. Aussi depuis quinze jours ai-je eu une forte bronchite et des fluxions dont je ne suis pas encore bien débarrassé. Je crains que les pilules ne soient égarées, je voudrais bien savoir si le pharmacien les a envoyées par la poste ou par colis postal, afin de pouvoir faire ma réclamation.
Comment va cette bonne Fanny? Je pense que les jeunes mariés sont au Chesne et c'est là que j'écris à Thérèse. Je ne comprends pas que Paul cherche à changer de corps d'armée: il est dans une très bonne garnison, connaît ses chefs et ne sait pas ce qu'il aura. Je crois que dans notre métier il faut suivre sa destinée; il est quelquefois très difficile de se faire connaître de ses supérieurs!
Comment va Mr Rupp? J'espère que sa bronchite est passée. Je me suis soigné avec un sirop de goudron qui m'a fait le plus grand bien dès le premier jour.
J'ai de très bonnes nouvelles de Victoire et des enfants qui vont très bien; les deux aînés sont très sages et très gentils, Pierre surtout qui travaille très bien. Mon beau père est toujours très aimable et cherche à leur rendre le séjour agréable.
Que va devenir Raoul? Va-t-il aller en Afrique et laisser Aline en France. Sa nomination aux Chasseurs d'Afrique  n'a pas dû lui faire beaucoup de plaisir et cependant il restera à Blidah, une des meilleures garnisons de l'Algérie.
Au revoir chère amie, je vous embrasse toutes les deux de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami.
Pol


  Tebourba , 17 février  (1882)

 Ma chère Thérèse,
Ca a été pour moi un gros chagrin de ne pouvoir assister à ton mariage, j'aurais été si heureux de te conduire à l'autel et te dire de vive voix tous les vœux que je fais pour votre bonheur à tous deux. Mon grand désir serait maintenant de nous trouver réunis dans une bonne garnison où nous pourrions nous voir souvent.
Ma lettre te trouvera sans doute au Chesne, au retour d'une excursion dans la famille, voyage que je voudrais bien pouvoir faire aussi avec tous les miens. Maintenant la chose va être bien difficile et je crois bien que je ne reverrai plus ce pays que j'aime tant et où nous avons encore de si bons amis.
Je vais rentrer à Valence, c'est à peu près certain et je pense que notre séjour dans cet infecte pays touche à sa fin. Tant qu'il y a eu à faire, tout  allait bien, mais aujourd'hui c'est la vie de garnison, triste et monotone lorsqu'on est loin de ceux qu'on aime.
Valence est loin de vous tous et je ne sais trop quand je pourrai vous revoir. Avec tout mon petit monde, les voyages deviennent bien difficiles pour ne pas dire impossibles. Une fois que je serai installé, je pourrai recevoir mais bouger non; on ne peut pas arriver chez quelqu'un à 8 ou 10 d'un coup et il faut donc renoncer à tout voyage .
J'ai de bonnes nouvelles de Victoire et des enfants qui sont heureusement dans une bonne veine de sagesse et de gentillesse. Seul Marc vient porter la discorde et est toujours aussi difficile; il est vrai qu'à son âge et avec un tempérament comme le sien, on ne peut pas exiger beaucoup. Son grand bonheur est de faire le plus de bruit possible et d'apprendre à Adrienne à chanter et à crier.
Tu vas bientôt aller à Tours; c'est une charmante garnison, très joli pays, très bonne société, et je suis sûr que tu t'y plairas beaucoup. C'est par cette garnison que j'ai débuté dans le métier et il y a de cela 27 ans, tu vois que ça ne me rajeunit pas.
Je n'ai pas de lettre de La Volve depuis 2 courriers et j'en attends avec impatience dimanche prochain. Il me tarde de savoir comment va ta mère, si elle n'a pas été trop fatiguée et surtout trop affectée par la séparation.
La mort de cette pauvre mme de Nouville m'a fait beaucoup de peine; elle nous aimait beaucoup et a toujours été si obligeante qu'on ne peut l'oublier.
Tous mes compliments à tous les parents que nous avons dans les Ardennes, parle leur de moi et dis leur combien je regrette de ne pouvoir leur présenter toute ma petite famille.
Au revoir, ma chère Thérèse, je t'embrasse de tout cœur ainsi que Paul.
Tout à toi
P.deSurirey
 

24 février  (1882)

Ma chère Alix,
Ton courrier de dimanche m'a bien manqué et je crains qu'une forte migraine n'en soit la cause; je n'aurai donc rien avant le 26.
Il est toujours fortement question de notre rentrée en France et le Général de brigade, qui commande à Valence, l'a annoncé comme une chose sûre , certaine et sans doute pour la fin de mars. Le changement de Ministre est une cause de retard dans l'organisation de le Tunisie que nous connaîtrions déjà sans cela. Cet espoir de voir finir bientôt cette séparation interminable me fait supporter plus facilement ce séjour, ce n'est plus qu'une affaire de patience.
Le Général Carrelet écrit à notre Colonel qu'il a l'espoir que toutes les propositions du régiment seront maintenues par le Ministre: j'ai prié Ernest  de me tenir au courant de ce qui se fera et la chose doit lui être très facile. Un de nos amis du dépôt, apprenant que nous allions rentrer, s'est occupé de nous trouver un logement; c'est une maison avec jardin, presqu'à la campagne , mais non loin de la ville. D'après le plan qu'il m'a envoyé, cette maison ferait bien notre affaire: il est bien entendu que je ne suis en rien engagé vis à vis du propriétaire qui de son côté reste libre de louer s'il trouve avant mon arrivée.
Je crains bien de ne pas avoir un congé bien long; il y aura beaucoup à faire pour remettre tout en ordre et puis il faudra préparer l'escadron pour l'Inspection Générale. Notre Colonel est très raide et si j'ai un mois de permission je pourrai m'estimer très heureux. Victoire est un peu consolée par l'idée  de mon retour et va prendre patience. La nourrice de Marguerite a perdu son lait tout d'un coup et il faut en chercher une autre. Les enfants continuent leur bonne veine de sagesse: Pierre et Jean sont les plus faciles, Marc reste toujours aussi entêté. Adrienne chante du matin au soir et tous ne disent plus un mot de français , ce qui désespère Victoire. Je crois au contraire que c'est une bonne chose et qu'ils sauront bientôt ce qu'ils avaient  appris.
Ma prochaine lettre sera pour Fanny qui doit être bien triste de la séparation. J'ai adressé une lettre à Thérèse au Chesne.
Notre bon père capucin vient d'avoir la petite vérole et a été très souffrant: le voilà heureusement hors de danger et envoyé  en France pour se reposer pendant un mois. C'est notre aumônier d'ici qui va le remplacer à Manouba, mais viendra nous dire la messe tous les dimanches. C'est un excellent homme mais trop naïf et qui n'était pas destiné à remplir ces fonctions si difficiles.
Le Général ayant trouvé que nous étions logés trop à l'étroit, le génie a fait construire, ou pour mieux dire réparer une grande chambre que je vais occuper. Il y a une excellente cheminée et j'aurai au moins de la place pour me retourner. J'espère toutefois que je ne l'habiterai pas longtemps; c'est avec bonheur que je la cèderai à qui viendra me remplacer. Nous avons un temps ravissant, le soleil est même un peu chaud dans la journée, et dans peu nous serons obligés de nous mettre en blanc. Nos chambres deviennent plus habitables, il n'y fait plus froid et je crois qu'elles seraient très agréables en été.
Je n'ai toujours pas reçu les pilules qui auront pris probablement une autre direction: il faudrait que je sache comment le pharmacien les a envoyées, si c'est par la poste ou par colis postal. Le service des paquets se fait ici très mal et tous les officiers en ont eu d'égarés. Comment va ce bon Mr Rupp; j'espère que sa bronchite aura eu le sort de la mienne qui m'avait bien fatigué, mais que ce bon soleil va faire tout à fait disparaître.
Au revoir, chère Alix, je t' embrasse de tout cœur ainsi que Fanny.

Ton dévoué frère et ami
Pol


  3 mars (1882)

Ma chère Alix,
Je commence par t’annoncer une bonne nouvelle que me donne Ernest : il me dit que le tableau d’avancement est arrêté et que je suis au nombre des heureux. De plus, le journal officiel annonce une promotion d’officiers supérieurs qui paraîtra dans la 1ère quinzaine de mars et comprendra les récompenses accordées à la Tunisie et à l’Algérie. Serai-je compris dans ces nominations, je n’ose trop l’espérer, il faudrait un fort coup de piston : quoiqu’il arrive, c’est toujours un bon résultat d’être sur le tableau qui vient d’être arrêté et va sans doute bientôt paraître. Il me tarde de connaître avec quel numéro je figure.
En même temps que ta lettre du 26, me sont arrivées 200 pilules dont je vais me servir, le printemps étant assez mauvais pour ceux qui ont déjà eu les fièvres du pays. Je crains bien que le 1er envoi ne soit égaré, j’attends la réponse à ma réclamation. Je me charge très volontiers de la commission du pharmacien qui aurait été payé depuis longtemps si Mr de Forestier avait su le prix de ces 400 pilules ;
Je ne voudrais pas non plus te voir partir pour si longtemps sans avoir passé quelques jours avec toi.
Je ne suis pas tout à fait de l’avis de Paul au sujet de notre rentrée : elle ne se fera que petit à petit, sans dégarnir tout d’un coup le pays sur la tranquillité duquel il y a peu à compter. On s’agite beaucoup en Tripolitaine et on prendra toutes les précautions nécessaires pour ne pas faire la même sottise qu’après la 1ère partie de la campagne. On avait laissé si peu de troupes que l’insurrection a pu s’étendre comme elle a voulu et qu’il nous a fallu faire revenir le double d’hommes qu’il y en avait eu pour commencer. Je crois que demain nous allons à Tunis pour être présentés au nouveau gouverneur, le Gal Forgemol : peut-être saurons nous à quoi nous en tenir sur notre rentrée.
Je comprends que Raoul soit enchanté d’aller en Afrique : n’ayant pas d’enfant il peut installer facilement son ménage partout où il sera envoyé, d’autant plus que les officiers supérieurs sont rarement déplacés. Blidah est un pays très sain, on s’y loge facilement et je crois qu’Aline s’y trouverait bien. Mais que deviendront les fabriques ?
C’est bien dommage que Paul ait un congé si court : a-t-il toujours l’intention de changer de corps d’armée ? il trouvera difficilement une garnison aussi agréable que Tours. Fanny doit être très heureuse de les avoir pour quelques temps : je comprends combien la séparation a dû lui être pénible et j’espère que pendant ton absence elle pourra aller les voir.
Je voulais envoyer un petit souvenir à Thérèse par mon ordonnance qui est envoyé dans ses foyers, mais je crains qu’il n’ait des difficultés à la douane et j’aime mieux l’emporter moi-même .
Ma bronchite est terminée et je ne tousse presque plus grâce à un sirop de goudron que j’ai fait venir de Tunis. Ma chambre est terminée mais je n’ose m’y installer à cause de l’humidité des plâtres, la cheminée fume d’une manière atroce et comme le soleil donne très peu les murs seront longtemps à sécher. Au reste, depuis que nous espérons rentrer en France, nous supportons plus facilement nos ennuis.
Notre bon père capucin se remet difficilement et est obligé d’aller se reposer en France ; je le regrette beaucoup, d’autant plus que l’aumônier qui le remplace est par trop naïf et fait du zèle maladroit. C’est un excellent homme, mais qui ne fera rien de bon parmi les soldats.
Au revoir ma chère Alix, je vous embrasse tous de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Tebourba, 13 mars (1882)

Ma chère Alix,
Ernest a été bien léger en m’annonçant que j’étais sur le tableau d’avancement qui venait d’être arrêté : le Gal Inspecteur Carrelet écrit hier au Colonel que j’ai été ajourné, à son grand regret, mais qu’il se fait fort de me faire maintenir cette année dans les premiers. Tout cela est de l’eau bénite de cour, je n’en crois plus rien. Je suis profondément dégoûté en voyant de plus jeunes que moi maintenus ; c’est la juste récompense de 11 mois de campagne.
Cette pauvre Victoire va être désolée car je lui avais également communiqué la lettre d’Ernest qui ne peut donner lieu à aucune erreur ; je l’ai sous les yeux et je copie textuellement : « le tableau d’avancement est arrêté et vous êtes compris parmi les heureux, mais je ne sais avec quel numéro. » C’est bien clair et il n’y avait pas à s’y tromper : que s’est-il passé depuis l’arrêté du tableau jusqu’à la signature, je l’ignore, sans doute une influence sérieuse m’aura fait sacrifier. Le proverbe est souvent vrai : «  ne mange pas l’avoine qui la gagne », mais n’en parlons plus.
Rien encore pour notre rentrée ; le 4ème Chasseurs d’Afrique qui doit, dit-on, nous remplacer, a une partie du régiment encore en colonne et je crois qu’il lui faudra pas mal de temps avant d’être ici. Tout le monde est écœuré et on sent le découragement partout ; on devrait savoir à quoi s’en tenir depuis longtemps. Cette indécision est absurde : notre existence est monotone et abrutissante, il est grand temps qu’elle ait une fin.
Avant-hier nous attendions la venue de Monseigneur Lavigerie que j’ai vu autrefois à Alger, mais qui ne se rappelait sans doute pas de moi : il a l’intention de visiter tous les postes de la Tunisie et c’est une bien grosse corvée. Il a trouvé le moyen de faire construire à Tunis, en trois mois, une assez grande et belle église qu’il va bientôt inaugurer ; c’est bien l’homme actif par excellence, il ne peut rester en place. Je crois qu’il fera beaucoup de bien ici, il est très intelligent, très aimable et d’une bonté parfaite.
Je regrette pour vous que le congé de Paul ait été si court : je ne crois pas que les jeunes mariés restent longtemps à l’hôtel, ils sentiront le besoin d’être chez eux et ils peuvent facilement trouver un petit appartement meublé à louer au mois. Je ne sais pas quand je pourrai les voir ; avec toute ma smala les voyages deviennent impossibles et je crois bien que Victoire ne pourra pas aller à La Volve comme vous le désirez ; c’est un trop grand crochet qui doublerait presque les frais de ce long voyage.
L’arrangement que tu me proposes m’irait beaucoup, car je ne voudrais pas rester bien longtemps à Schrassig : du reste, je ne crois pas pouvoir obtenir un congé bien long, plus tard nous rentrerons, moins nous aurons de temps pour nous préparer à l’inspection générale et plus il faudra travailler. Le Gal ne tiendra nul compte des difficultés dans lesquelles nous nous sommes trouvés et ne jugera les gens que d’après es résultats obtenus.
Victoire me dit que les affaires de son père avec l’oncle Léon touchent à une solution ; celui-ci y a mis beaucoup de bonne volonté, due sans doute à l’initiative de ses fils.
Pierre est de nouveau dans une passe de mauvaise humeur et je viens de lui écrire pour le sermonner vertement : c’est Marc qui est le plus traitable.
Au revoir ma chère Alix, je vous embrasse de tout cœur.

Ton frère et ami
Pol


 Tebourba, 31 mars (1882)

Ma chère Alix,
J’ai été si pressé par mes amis de me faire photographier que j’ai dû subir l’épreuve, je devrais dire l’opération, car c’est une des choses que je déteste le plus. Celle que je vous envoie est pour Fanny puisque tu as déjà reçu un groupe où je figure.
Mon départ est toujours fixé à mardi 4 mars ; je ne sais pas encore si je serai à Manouba ou à Tunis, tout dépend des travaux qu’on fait à la caserne que nous devons occuper. Quant à notre rentrée, je crains bien d’être encore obligé de passer l’été ici : dans ce cas, à la fin de juin, je file en France avec un congé de convalescence. Ma seule maladie pur le moment est dix ans d’Afrique et je crois qu’après cela on peut me laisser un peu de repos. Comme tôt ou tard il faut que Victoire le sache, ma lettre d’aujourd’hui lui fait pressentir. L’Etat-Major ne sait rien ou ne veut rien dire : je crois que le Gouverneur cherche à garder le plus de troupes possible, craignant un soulèvement général. Les arabes s’agitent beaucoup sur la frontière Tripolitaine, deux fortes colonnes y sont en ce moment et vont y mettre bon ordre. Les Italiens sont plus insolents que jamais, nous n’osons rien dire : c’est à croire que nous avons peur de ces gens là. Tant que nous n’annexerons pas le pays il en sera de même, c’est la première chose à faire sans cela tout ira mal. Quelle triste politique et quel gâchis ! tout cela peut durer encore bien longtemps. Nous sommes une nation pourrie, sans énergie, sans cœur, ne pensant qu’à une chose, gagner de l’argent et avoir des places, et pour y arriver tous les moyens sont bons .
J’ai reçu hier une charmante lettre de Thérèse qui paraît ravie de son installation que je ne lui envie pas, entre nous soit dit, et dont elle aura bientôt assez. Elle se plaint que son mari  est continuellement absent, puisse-t-elle ne jamais avoir d’autre séparation. Je crois en effet que Paul a un bel avenir, il est certain d’arriver chef de corps, peut-être Général : je suis étonné qu’il ne se soit pas présenté à l ‘école de guerre, l’avenir est aux officiers qui en sortiront.
Je n’en veut nullement à Ernest de s’être trompé, le pauvre garçon doit en être désolé aussi, j’ai figuré sur le tableau, c’est certain, et au dernier moment j’ai été sacrifié. Les récompenses accordées à l’armée de Tunisie n’ont pas été très nombreuses, sur les 5 régiments qui sont ici, il y a un seul capitaine porté pour chef d’escadrons. Tout a été pour ceux qui sont dans une bonne garnison, à l’abri du soleil et du froid, et qui doivent se moquer de ce que nous faisons ; le fait est que le feu de l’ennemi n’a pas été bien terrible, en revanche les maladies ont fait de cruels ravages, voilà l’ennemi le plus terrible du pays.
Notre Colonel vient d’entrer à l’hôpital avec un entrax dans le dos, l’estomac malade et des battements de cœur ; depuis son arrivée dans ce pays, il n’a pas eu 10 jours de suite de bons, c’est une pauvre santé et je crains que tout cela ne finisse mal.
Je compte aller passer le jour de Pâques à Carthage et aller à la messe dans la chapelle St Louis : je connais un peu les pères qui sont charmants et très bons. Notre bon capucin se repose dans son couvent et vient de me donner de ses nouvelles, il m’attend à Valence et désire beaucoup connaître toute ma petite famille.
Mon beau père voit tout en noir, d’après lui, tout se complique, une guerre est certaine et le malheur c’est qu’il dit tout cela devant Victoire, on dirait qu’il cherche à l’effrayer ; heureusement elle y est un peu habituée et ne s’en émeut pas outre mesure.
Au revoir ma chère Alix, je vous embrasse toutes les deux de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Manouba , 18 avril (1882)

Ma chère Alix,
Toutes les lettres me sont parvenues et, en effet, l'une d'elles était adressée à Paris; mais comme il y avait en tête Corps Exp. de Tunisie, on a pensé à juste raison que tu confondais la capitale. Arthémire aurait pu rectifier la chose, c'est peu adroit de sa part.
On prétend que le Ministre vient de signer l'ordre de faire rentrer les troupes qui ne font pas partie du corps d'occupation et que le mouvement va bientôt commencer. Dans tous les cas, nous ne pouvons pas partir avant l'arrivée du 4° Chasseurs d'Afrique qui ne peut être ici que dans un mois au plus tôt. On vient de commencer ici les réparations pour leur installation; je n'envie pas leur séjour, peu agréable l'été et toujours fiévreux. Manouba est dans une sorte de cuvette et près d'un grand lac à sec en partie pendant les chaleurs et qui rend le pays assez mal sain. Les riches Tunisiens qui ont des propriétés ici les quittent toujours au mois de mai, pour aller sur le bord de la mer, du côté de Carthage. De ce côté, le pays est ravissant, boisé et couvert de palais et de grands jardins assez bien entretenus. C'est le séjour d'été de tous les gros bonnets tunisiens.
Tunis est un vaste foyer d'infection; dans certaines rues du quartier arabe, on ne peut y aborder que le nez dans son mouchoir. Le quartier européen est un peu moins sale, mais il y a encore beaucoup à faire. L'Archiduchesse aura vu le pays par un beau temps sans doute, mais si elle s'y était trouvée par la pluie, elle ne l'aurait pas vu si beau.
Dimanche dernier Mr Lavigerie a reçu la barette dans l'église St Louis; il avait invité à cette cérémonie tous les officiers de Tunis et un grand nombre de fonctionnaires, un train spécial était mis à leur disposition. Je n'ai pas pu malheureusement y assister à cause de la difficulté du retour, j'aurais été obligé de coucher à Tunis.
Sois tranquille, j'ai toujours ma petite chienne aussi fidèle et commençant à chasser pas mal: il y a en ce moment des cailles et je vais de temps en temps en tirer quelques unes. Quant à la bourrique, j'ai été obligé de m'en débarrasser , le Colonel ne voulant plus les voir dans le quartier: je l'ai donné à mon ordonnance qui partait en congé en guise de gratification, il l'a vendu 15 francs.
Le Colonel ne va pas encore bien et je crois qu'il est nécessaire qu'il aille se reposer en France: lui aussi est profondément dégoûté du métier et n'attendra pas son grade de général et il n'a cependant que 46 ans.
Il paraît que je vais avoir la décoration du Nicham : sur 250 propositions on en a maintenu 20 et je suis du nombre: je t'assure que je n'y tiens pas du tout, cette croix a été si prodiguée qu'elle n'a aucune espèce de valeur. On l'achète et plus on paye plus on en a; tous les mercantiles de Tunis portent la rosette à la boutonnière et même notre gargotier d'ici.
Je me suis déjà occupé de la commission de Fanny pour les graines que le marchand unique de Tunis fait venir de Paris. Dans le jardin public je n'ai pas vu autre chose que des géraniums et certains petits arbres verts qu'on trouve partout. Les plus belles fleurs sont celles qu'on trouve dans les champs et qui bien cultivées donneraient de jolis produits. Je chercherai encore jusqu'à mon départ.
Au revoir ma chère Alix, mes amitiés à Mr Rupp, je vous embrasse toutes les deux de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Manouba, 1er mai (1882)

Ma chère Alix,
Toujours même silence sur notre rentrée; à l'Etat-Major où j'ai retrouvé des connaissances, on ne sait rien ou on ne veut rien dire. On parle de formations de régiment d'infanterie et de cavalerie, on a même demandé des volontaires partout et je dois ajouter qu'on en trouve bien peu. Le travail est fait pour l'infanterie, l'artillerie et le train, tous savent où ils doivent aller, pour nous rien. Si seulement on savait ce que nous devenons, chacun prendrait ses mesures. Au reste il en est de même pour tout et nous ne sommes pas plus avancés que le 1er jour. Le gouvernement vit au jour le jour, n'osant aborder ces graves questions d'organisation. On sent qu'on est mal à l'aise dans le pays; dès que nous formons un projet, les consuls étrangers viennent s'y opposer. L'Italie surtout nous met bien des bâtons dans les roues et nous ne pouvons nous en sortir que par une annexion complète. Malheureusement, nous n'osons rien faire; le gouvernement sent bien qu'il ne peut rester que par la paix à tout prix et suit les préceptes de l'évangile, quand il reçoit un soufflet sur une joue, il tend (l'autre) toute disposée à en recevoir autant. Pauvre pays et combien je plains nos enfants!
Je n'entend pas parler du Général de Kerhué; il n'est pas notre inspecteur malheureusement, à moins que nous ne soyons destinés à être transformés en Chasseurs d'Afrique. Mais, dans le cas présent, le travail ne peut être fait par deux généraux différents, un pour ici, l'autre pour le dépôt et cette dernière fraction est inspectée par le Général Lardeur. Notre ancien, Mr Carrelet, est désigné pour inspecter la Gendarmerie; c'est une grande déveine pour nous car je crois qu'il m'aurait fort appuyé.
Je vais encore être obligé de déménager pour qu'on puisse faire les réparations aux bâtiments qu'on prépare pour l'arrivée du 4° Ch. D'Af.; nous irons nous installer dans un ancien palais de Khérédine, beaucoup plus confortable que celui où nous sommes.
J'ai été il y a quelques jours voir le cimetière et j'ai compté 320 tombes; tu te rappelles toutes ces dépêches du ministère au sujet de l'état sanitaire, comptant 3% de décès; il aurait pu dire sans se tromper 30 ou au moins 25.
Depuis quelques jours il commence à faire bon; aussi ai-je dû arborer le casque en sureau et les effets blancs. Ça commence à me rappeler les 45 degrés de chaleur que nous avions l'année dernière à Mateur. Je tâche de me distraire le plus possible en allant souvent à Tunis où j'ai beaucoup d'amis et j'attends avec impatience la fin de juin pour prendre un congé de trois mois. On donne bien en ce moment des permissions de 15 jours, mais je trouve que c'est par trop court, surtout lorsqu'il faut payer la traversée; c'est un voyage qui revient un peu cher.
Au revoir ma chère Alix, je t'embrasse de tout cœur avec Fanny.

Ton dévoué frère et ami
Pol

J'envoie aujourd'hui ma binette à Thérèse.


 Manouba, 8 mai (1882)

Ma chère Alix,
Nous venons de nous installer dans l'ancien palais de Kérédine, pendant qu'on répare nos chambres du quartier pour l'arrivée des Chasseurs d'Afrique. J'ai pour moi un appartement très séparé et très grand: j'ai un salon de 15 mètres de long, 8 de large, 7 de haut; ma chambre à couché est un peu plus petite et j'ai encore deux autres chambres immenses. Je puis me promener là dedans, je m'y perds; bien entendu, il n'y a que les 4 murs, mais tout cela très propre, très aéré, je ne me suis jamais vu à pareille fête.
Nous sommes maintenant certains de ne pas aller en Algérie, car au mois de septembre nous devons prendre part aux manœuvres du 14° corps auquel nous appartenons. Nous allons être bientôt fixés sur la rentrée, car une fois les Chasseurs d'Afrique arrivés, on nous met à la porte.
Le mois prochain, je commencerai à parler de mon congé de convalescence: je crains d'avoir beaucoup de peine à l'obtenir et je serai peut-être obligé d'entrer à l'hôpital, mais rassure-toi, ce n'est pas pour cause de maladie.
Carayon a retiré sa démission et on vient de l'envoyer pour deux mois en France; je crois qu'il fera bien de s'en aller tout à fait. Le Colonel ne veut donner que des permissions de 15 jours et c'est malgré lui et par le ministre que Carayon a eu ce congé. Déjà l'année dernière il est parti pendant un mois au moment où la présence de tous les officiers était nécessaire pour remonter le moral de nos hommes qui voyaient leurs camarades mourir de la fièvre typhoïde; tout cela n'est pas d'un soldat et on ne reste pas dans le métier quand on est aussi peu militaire.
On commence à s'occuper de la formation des corps indigènes et on vient de nous demander des hommes de bonne volonté. Je crois que nous laisserons nos chevaux ici, ce dont je ne suis pas fâché car les deux miens commencent à être usés: mon beau noir va cependant encore bien, mais l'autre est tout à fait fini et il y a peu de choix en ce moment au régiment.
Victoire m'avait aussi demandé à venir me rejoindre dans le cas où nous serions désignés pour l'Algérie; je lui ai répondu que je ne voulais pour rien au monde que les enfants vinssent ici, le climat est meurtrier pour les enfants si jeunes, je le vois tous les jours pour des officiers qui sont à Tunis avec leur famille.
Mme Allenet était à Schrassig avec sa fille aînée; les enfants ont été à la gare l'attendre et étaient enchantés de ramener par le bras leur petite amie. Ils font de grandes courses dans les bois et il n'y a plus moyen de les faire rentrer à la maison.
On est venu dernièrement demander le prix de la terre de Limpach; je crois que mon beau père a été obligé de renoncer à vendre en détail; je voudrais bien qu'il puisse se débarrasser de cette terre qui rapporte si peu.
J'ai envoyé ma photographie à Thérèse malgré tout le mal que tu m'en dis: Victoire me trouve bien maigre et bien gris, le fait est que depuis un an j'ai beaucoup blanchi, mais je n'ai pas diminué d'une once, je pèse le même poids qu'à Vesoul.
Toute cette semaine nous avons été en fête; un Intendant qui mange à notre table avait invité plusieurs de ses camarades avec leurs femmes: nous avons eu 3 déjeuners de suite, très bons et très gais. Vendredi, nous allons déjeuner dans les citernes de Carthage avec ces mêmes personnes.
Hier, j'ai été agréablement surpris par la visite de notre bon père capucin qui vient de France; j'ai bien peur qu'il ne puisse pas rester ici tant il est souffrant et fatigué.
Au revoir ma chère amie, je vous embrasse toutes les deux de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Manouba, 19 mai (1882)

Ma chère Alix,
Décidément nous aurons bien du mal à sortir de ce pays et je m'y vois encore pour longtemps. Hier, l'officier d'ordce   du Général de division m'a appris que le Colonel et un escadron par régiment allaient rentrer en France. Qui va désigner l'escadron? tirera-t-on au sort? En tous cas tout m'a si bien réussi cette année que je suis certain d'avance que je resterai ici. Je vais demain à Tébourba causer avec le Colonel et lui dire mon intention formelle de prendre un congé de convalescence de trois mois. J'ai l'intention de partir vers le 15 juin, mon détachement touchera à sa fin et comme nous n'aurons pas d'inspection générale ici, ma présence ne sera pas nécessaire. Le 4ee Chasseurs d'Afrique est en entier en colonne: les dernières affaires du Sud Oranais vont l'obliger sans doute à rester en observation pendant tout l'été. Il y a une telle famine dans le Maroc qu'on est obligé de mettre un cordon de troupes sur la frontière pour arrêter les pillards.
Les deux escadrons du régiment qui vont rester ici y seront certainement jusqu'à l'automne et peut-être même envoyés en Algérie. Il faut pour me sortir de ce pétrin que je sois sur le tableau de cette année, dans de bonnes conditions. Je ne puis pas permuter puisque je perdrais tous les avantages que j'ai ici, je n'ai donc pas d'autre moyen d'en sortir. C'est une existence absurde qui vous fait oublier le peu qu'on sait et qui devient impossible lorsqu'on est marié. J'espère que dans ma prochaine lettre je pourrai te dire à peu près l'époque de mon arrivée et peut-être d'ici là serai-je fixé sur le résultat du tirage au sort.
Il ne manquerait plus maintenant qu'une occupation en Egypte et que je sois désigné pour en faire partie; ce serait le comble. Ce pauvre gouvernement fait bien des bêtises, on ne sait où il s'arrêtera. nous ne sommes pas plus avancés maintenant que l'année dernière à pareille époque: nous avons à lutter contre le mauvais vouloir des consuls étrangers et nous ne pourrons rien faire de stable tant que dureront les capitulations, il faut donc annexer tout simplement et laisser crier les Italiens tant qu'ils voudront.
Notre nouveau Gal Inspecteur est Mr Lardeur que je ne connais nullement mais qu'on dit très droit en même temps que très bon militaire et très capable; je pense qu'il tiendra compte des notes du Gal Carrelet.
Les cailles sont malheureusement parties et la chasse par conséquent arrêtée; d'ailleurs il commence à faire chaud et la marche devient pénible, j'y renonce tout à fait. Je remplace cet exercice par des courses à Tunis où j'ai de très bons camarades et où on apprend et voit toujours du nouveau. Hier, il y avait une grande soirée d'hommes chez le Ministre résident; tous les officiers étaient invités, je suis curieux de savoir s'il aura eu beaucoup de monde. C'est un homme très comme il faut et qui a l'intention de recevoir beaucoup quand sa femme sera arrivée. Il a une très belle installation avec un immense jardin qui lui permet de donner de jolies fêtes.
Ce qu'on construit maintenant est incroyable; les terrains qui n'avaient aucune valeur se vendent actuellement 90 et 100 francs le mètre. En peu de temps il y a des gens qui ont fait une fortune énorme: on m'a cité une Maltaise qui avait acheté des terrains pour 1500 mille francs, elle en a refusé aujourd'hui 2 millions.
Au revoir  chère amie, je vous embrasse toutes les deux de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Manouba, 28 mai (1882)

Ma chère Alix,
Je suis désolé de tant retarder ton voyage, mais il m'est impossible de partir avant le 15 ou 20: le Colonel serait furieux de me voir partir maintenant et pourrait y mettre obstacle. Je compte donc être à La Volve le 24 ou 25 au plus tard. Pour avoir plus facilement mon congé, je suis obligé d'entrer à l'hôpital, mais j'espère ne pas y rester longtemps et j'en profiterai pour prendre des bains, ce qui est chose facile, l'établissement étant construit sur le bord de la mer.
Depuis quelques jours, la chaleur est devenue très forte, le thermomètre est déjà monté à 38°, ce qui promet pour juillet et août. Avec ça un sirocco très violent et qui vous énerve et vous rend incapable de rien faire: aussi je fais des siestes de deux et trois heures. Ma chambre à coucher est chaude mais le salon est frais et en laissant la porte ouverte je ne suis pas trop mal.
Il est question d'adopter pour les troupes de Tunisie le casque anglais et une tenue d'été; les officiers porteraient le petit veston de flanelle, avec les galons de grade. Il y a longtemps que cette mesure aurait dû être prise en Algérie, il est absurde que la tenue soit la même l'été que l'hiver.
Victoire sait à présent que mon escadron est désigné pour faire partie de l'armée d'occupation; j'aime mieux la préparer dès maintenant à cette tuile afin qu'elle prenne des arrangements avec son père qui, je le crains, pourrait trouver le séjour bien long. Il est vrai qu'elle est chez elle et qu'en payant une pension il ne peut pas trop se plaindre.
La vente de Limpach est tout à fait décidée; on s'en occupe activement et dans le cas où mon b. père  ne trouverait pas d'acquéreur pour cette propriété, il mettrait Schrassig en vente. Il s'arrangerait cependant pour que nous ayons le même revenu. Nous n'avons encore rien touché de la part de ce pauvre Alphonse, il est vrai qu'elle n'est pas forte et qu'il a payé les droits de succession. Le gros Charles est chargé des affaires pendantes entre les deux frères mais n'a pas l'air de vouloir se presser plus que son père.
Le pauvre maître d'école qui donnait des leçons à Pierre et à Jean est assez sérieusement malade et Victoire le remplace: Pierre sait déjà pas mal, mais son frère n'a pas fait, paraît-il , beaucoup de progrès. Quelle fête de revoir ces chers enfants et j'appréhende cependant dès maintenant le moment d'une nouvelle séparation. Si par hazard je n'étais pas maintenu cette année sur le tableau, je suis parfaitement décidé à quitter cet infâme pays par n'importe quel moyen. Je ne sais si je trouverais facilement un permutant, car personne ne veut plus venir ici où les récompenses sont moins nombreuses qu'en France.
J'ai perdu l'adresse du pharmacien qui me faisait mes pilules et j'en aurais besoin pour la donner au Colonel qui me l'a demandé il y a quelques jours.
On ne sait pas encore l'époque de la rentrée en France et de notre envoi dans le sud: le Général Forgemol est allé visiter Gabès, Sfax, Gafsa et Sousse et choisira sans doute lui-même les points à occuper. C'est un homme très actif qui voit tout par lui-même et mettra les troupes dans les meilleures conditions. Pour l'hiver tous ces postes seront très agréables, mais l'été sera bien dur; je me rappelle mon séjour à Mateur l'année dernière, sous la tente, et je n'ai guère envie de recommencer sans m'être retrempé un peu dans un climat plus tempéré.
Les instructions sur les inspections générales sont arrivées: le Ministre donne aux officiers proposés pour le choix le seul avantage de ne pas passer d'examens. C'est un bien petit avantage car les Généraux ne vous connaissant pas ne sont pas toujours très disposés à défendre vos intérêts. J'aime à croire cependant qu'on tiendra compte de mes notes, de mon classement de l'année dernière: le Colonel fera pour moi tout ce qu'il pourra, j'en suis certain.
Au revoir  ma chère Alix, je vous embrasse toutes les deux de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Manouba, 19 juin (1882)

Ma chère Alix,
Au moment où j'allais entrer à l'hôpital pour demander mon congé, j'ai reçu une dépêche du Colonel me priant d'attendre l'arrivée de l'officier payeur que remplace en ce moment mon capitaine en 2° à Tébourba. Me voici donc reculé de 8 jours mais je ne pouvais pas refuser au Colonel, ce n'est pas le moment de l'indisposer contre moi.
Hier, il est arrivé ici avec l'escadron qui rentre en France et s'embarque mardi; il a déjeuné avec moi , a, comme toujours, été très aimable et m'a promis de faire tout ce qu'il pourrait près du Gal Lardeur. Je vais ce matin déjeuner à Tunis où il a dû me recommander également.
Je crois que ces propositions n'auront pas beaucoup de suites: cependant Victoire a fait écrire à Mr Terman le Gouverneur de l'Algérie et a écrit à Mr Nicas qui est très lié avec le Ministre de la Guerre. J'ai beaucoup plus d'espoir dans la réunion des Généraux qui feront le classement et dont plusieurs me connaissent.
Le Général Carrelet ne peut rien, n'étant plus notre Inspecteur et ne faisant pas partie de la commission; il est Inspecteur de la Gendarmerie. Je suis peiné de te savoir souffrante et de retarder encore ton voyage de quelques jours: je ne vois pas la possibilité de m'embarquer avant la fin du mois, à moins cependant que l'officier payeur n'arrive par le bateau d'aujourd'hui ou de demain.
Que vont devenir les escadrons qui restent ici? Je crains qu'on en forme un régiment, perspective peu agréable. Cependant, cette formation serait si arbitraire et si préjudiciable aux officiers de ces escadrons, comme avancement, que j'espère qu'on y regardera à deux fois. Il est vrai que nous vivons sous un si drôle de régime qu'il faut s'attendre à tout.
Je suis content de voir revenir Mr Rupp, ce sera pour toi une bonne distraction; je le verrai avec grand plaisir. Demande lui donc le Figaro du 11 ou du 12: il y a un article de Grandlieu, la Main mystérieuse, qui est à lire en entier.
Victoire me dit que Pierre veut être officier sur mer; j'avoue que ça ne me … pas beaucoup, mais il n'y a pas à s'effrayer de cette idée qui changera sans doute avec l'âge. Je consulterai  le directeur des frères pour savoir quels sont les livres qu'il me faudra emporter: je comprends que bientôt il faudra s'occuper sérieusement de son instruction et la rendre semblable à celle qu'on donne en France .
La température a fort heureusement beaucoup baissé; il était grand temps car nous avons eu huit jours de sirocco et c'était très fatiguant.
Il paraît que nos futures garnisons de Sousse et Sfax ne sont pas trop mauvaises; dans chacune il y a un quartier européen où l'on trouve toutes espèces de ressources. On y installe en ce moment des hôtels et il y aura dans peu des logements pour tout le monde. Je craignais qu'on ne nous laissât sous la tente, comme la garnison est encore aujourd'hui; l'ordre du Général prescrit de mettre toutes les troupes à l'abri.
Au revoir, ma chère Alix, voilà bientôt l'heure du train et il faut que je m'habille à la hâte; je vous embrasse de tout cœur;

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Hôpital de la Goulette, 24 juin (1882)

Ma chère Alix,
Depuis deux jours je suis ici et espère ne pas y rester longtemps: le docteur a très bien compris ma demande de congé et je crois pouvoir m'embarquer samedi prochain. Je serai dans ce cas à Marseille le lundi 3 et en partirai le même jour pour vous arriver le 4 dans la journée.
Je voulais écrire à Fanny pour lui dire combien je regrettais la sottise de Paul qui a laissé sa femme courir du matin au soir et qui est cause de cet accident: je pense qu'elle sera restée près de sa fille qui va avoir besoin de se ménager beaucoup. Ils sont aussi enfants l'un que l'autre, nos jeunes gens, ils auraient bien dû demander conseil.
J'aime à croire que tout s'arrangera et qu'une autre fois Thérèse sera plus prudente: je crois que dès qu'elle pourra être transportée, un séjour à la Volve lui ferait le plus grand bien.
Nous sommes installés dans un immense palais, à 10 mètres de la mer; le jardin est tout ce qu'on peut voir de beau et est encore très bien entretenu. Cette propriété vient d'un Général Tunisien qui, sentant qu'il n'était plus en cour et craignant pour sa tête, a tout vendu à la société marseillaise. Je ne m'amuse pas beaucoup et attend la fin de ma réclusion avec la plus grande impatience. Je vais passer ma journée sur le bord de la mer, dans une grande galerie ouverte où il fait une température charmante. A part quelques mauvais romans, je n'ai rien à lire: j'ai heureusement des visites de temps en temps, les pères de St Louis viennent me voir; il y en a un qui est un archéologue distingué et qui m'intéresse beaucoup. Nous avons eu souvent l'occasion de les voir et ils nous sont très reconnaissants de l'accueil qu'ils ont reçu au régiment. Nous avons aussi des sœurs , celle de la salle des officiers est une bonne vieille qui est aux petits soins et n'irait jamais se coucher sans venir nous voir et s'assurer que nous n'avons besoin de rien. En fait de médicaments, je ne prends que de l'eau de Vichy et du quinquina.
Je voudrais bien apprendre que ta santé est meilleure; il est évident que si tu es souffrante à ce pont, tu ne peux songer à te mettre en route.
Je serai très heureux de voir Mr Rupp et j'espère qu'il sera à Ch. R.; sa visite au chemin de fer serait un peu courte.
Je crois que les propositions pour l'avancement n'auront d'effet que pour les officiers déjà maintenus; je ne me fais aucune illusion afin de ne pas avoir de déception. Je ne connais pas encore le résultat des démarches de Victoire auprès du Gouverneur de l'Algérie et du docteur Nicas; peut-être le courrier d'aujourd'hui m'apportera-t-il des nouvelles.
Je crois qu'en ce moment il n'y a pas à redouter pour Pierre la différence dans la méthode d'instruction: je tiens cependant à lui poster les mêmes livres que ceux employés dans les écoles de France et j'avais l'intention de consulter le supérieur des frères de Ch. R. mais puisque Mr de Virel t'a donné la liste des livres nécessaires, je les trouverai à Paris.
Au revoir ma chère Alix et à bientôt, je t'embrasse de tout cœur ainsi que Fanny.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Jeudi 29 juin (1882)

Ma chère Alix,
Je ne sais pas encore si je pourrai m'embarquer samedi; mon congé est à la signature et le docteur me disait  ce matin qu'il ne croyait pas qu'il pourrait être ici demain.
Ce serait donc pour lundi ou mardi au plus tard. Je compte en effet passer par Sens, mais comme je n'ai pas d'indicateur je ne puis te dire l'heure de mon arrivée. Je t'enverrai une dépêche de Marseille.
Je viens d'avoir la visite de ce bon Colonel d'Agoult . Sa femme est à Marseille et je pense que j'irai leur demander à déjeuner.
Je ne m'ennuie pas trop, cette vue de la mer est gaie et nous avons de si jolies promenades dans le jardin que le temps passe quand même. Le médecin est un homme charmant, très bon et qui a très bien compris ma demande. Du reste, je sens le besoin de me reposer dans un climat meilleur; mon estomac a besoin de se refaire, je ne puis plus manger de viande.
J'apprends avec grand plaisir que ta santé est meilleure; continue à prendre des fortifiants et tâche de te mettre en bon état pour un si long voyage. Je voudrais bien trouver Thérèse à La Volve, je ne voudrais pas m'arrêter en route car tu dois comprendre tout mon désir d'aller rapidement à Schrassig. Mon b. père veut venir au devant de moi à Longwy; j'aurais mieux aimé y voir Victoire, mais il n'aura jamais l'idée de lui faire ce plaisir.
Samedi 30
Mon congé n'est pas revenu de Tunis, je ne pourrai donc partir que lundi, ce qui est fort ennuyeux parce que ce bateau s'arrête à Bône et à Philippeville. Cependant, je ne voudrais pas attendre au samedi suivant pour éviter un jour de mer. Je ne suis pas malade et surtout, à cette époque, la mer est comme de l'huile, pas la moindre vague, c'est même  un peu monotone.
Je pense donc trouver Thérèse à la Volve; cet accident est bien la faute de son mari.
Au revoir ma chère Alix, je t'embrasse de tout cœur, moi aussi je suis bien heureux de te revoir.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Mardi  4  juillet (1882)

Ma chère Alix,
Si dans une heure le courrier de Tunis ne me rapporte pas mon congé, je ne pourrai pas encore embarquer aujourd'hui: c'est à croire qu'il y a de la mauvaise volonté de la part de l'Etat-Major. Mon congé se promène sans doute sous un tas de paperasses que le Général signera quand bon lui semblera.
Tu comprends combien je m'amuse peu ici et quelle hâte j'ai d'en sortir. Enfin, je suis tout prêt et vais attendre le planton à la porte.
Je t'embrasse de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 9  juillet (1882)

Ma chère Alix,
Décidément le guignon s'acharne après moi; mon congé, demandé depuis 15 jours n'est pas encore revenu. Hier j'ai été à Tunis pour savoir à quoi attribuer ce retard, les papiers étaient oubliés dans un sous-main et y seraient restés indéfiniment. Je les ai fait expédier devant moi à la signature du Général Forgemol  et si je puis les avoir avant demain soir je m'embarquerai mardi. Je dois dire que j'y compte peu parce qu'ils doivent revenir par la voie hiérarchique et j'ai bien peur d'être obligé d'attendre jusqu'à samedi. Je suis désolé de ce retard qui, sans doute, dérange tous tes plans, mais je n'y puis rien. Tu dois comprendre quelle hâte j'ai de m'en aller; la vie n'est pas gaie ici et les journées sont bien longues. Heureusement, j'ai quelques livres que me prête la sœur ou l'aumônier, mais j'aurai bientôt dévoré  leur bibliothèque et je n'aurai plus pour tuer le temps qu'aller voir la mer.
L'escadre est arrivée aujourd'hui et est mouillée en face de nous; c'est une petite distraction qui dure peu.
Mon escadron est parti ce matin pour Sousse et voyage par étapes; je plains les hommes qui auront bien chaud et ne trouveront pas un seul arbre pour se mettre à l'abri.
Nous venons d'avoir trois journées d'un sirocco atroce; il faisait tellement chaud dans notre chambre qu'il était impossible de dormir. Pour éviter les moustiques, nous sommes obligés de fermer les fenêtres de très bonne heure et on étouffe;
J'espère que Fanny aura pu ramener Thérèse; l'air de la campagne lui fera le plus grand bien  et je serai bien heureux de la trouver là. Je pense que son mari viendra pendant mon séjour, je le reverrai avec grand plaisir.
J'ai vu dernièrement le Colonel d'Agoult qui est venu me faire une petite visite avant de retourner en France: son régiment est à Marseille et il m'a bien engagé à le voir à mon passage; si je puis le faire sans retarder mon voyage j'irai lui demander à déjeuner.
Au revoir ma chère Alix, à bientôt donc, il y a si longtemps que je te le dis que cette fois ce sera certain.
Je t'embrasse tous de tout cœur.

Ton dévoué frère et ami
Pol


 Gafsa, 17 mars (1883)

Ma chère Fanny,
Nous venons de passer mon inspection générale qui a été bien douce et bien facile ; c’est toujours un bon débarras et la tranquillité pour quelque temps.
Je viens de recevoir une lettre de Carayon  qui vient de subir une opération assez sérieuse qui va le forcer à garder le lit assez longtemps et l’a décidé à se faire mettre en non activité. Celui qui va le remplacer ne demande qu’à venir ici et me propose de permuter ce que j’ai accepté de suite. Dès que la mise en non activité de Carayon sera arrivée, nous ferons les démarches  nécessaires et comme ça ne sort pas du régiment ça ne sera pas long.
Je me trouve décidément très bien dans mon nouveau logement, il y a de l’espace, de l’air, c’est du moins habitable et comme tout ferme bien je n’ai plus cette poussière qui rendait mon ancien logement si désagréable. J’élève des lapins, des pigeons et je vais mettre des poules pour tâcher d’avoir tous les jours des œufs frais.
Jusqu’ici la température est très clémente, c’est à peine si nous avons eu quatre ou cinq jours de forte chaleur : c’est autant de pris sur l’été.
C’est demain que le Général Forgemol rentre à Paris et son officier d’ordonnance va s’occuper de ma demande de remonte   qui doit être dans les bureaux du corps d’armée. Je saurai aussi si le Général a tenu sa promesse et a écrit au Ministre de la guerre pour lui demander très catégoriquement ma mise sur le tableau actuellement en vigueur. C’est une bonne intention de sa part mais je doute qu’il réussisse dans ses démarches.
Les communications vont devenir de plus en plus faciles ; à la fin du mois nous aurons le télégraphe électrique ici. Nous n’avions jusqu’à présent que l’optique  qui tout en rendant de grands services ne peut cependant marcher que par temps très clair, surtout quand les postes sont un peu éloignés. Plusieurs de ces M.M. ont reçu de France des dépêches qui ont mis plus de temps qu’une lettre ordinaire.
Si tu connais un moyen de me débarrasser  des mouches tu ferais bien de me l’indiquer ; j’ai beau les chasser elles rentrent d’un autre côté et sont agaçantes. Il faudrait avoir toujours tout fermé car elles n’aiment pas l’obscurité et vous laissent un peu tranquille.
Heureusement que c’est à peu près le seul insecte que je possède dans ma chambre, malgré la présence continuelle de ma chienne.
J’espère que tu as toujours de bonnes nouvelles de Thérèse ; ce serait bien fâcheux que son mari ne fût pas présent pour le moment critique.
D’ici un mois nous aurons toutes espèces de fruits, ils ne sont pas très bons, on est cependant bien content de les avoir. Tous les jours nous avons des pommes de terre nouvelles, des petites carottes, des petits pois et nous sommes en train de faire une cressonnière.

Au revoir ma chère Fanny, je vous embrasse de tout cœur.


 

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