Correspondance de Pol de SURIREY de SAINT REMY 28 avril 1868 - 1 novembre 1869


Camp ,   le 28 avril (1868)

Ma bonne mère,
Nous sommes ici depuis mercredi dernier, il fait si mauvais que c'est à peine si nous sommes installés. Vendredi et samedi nous avons eu un vent si violent que nos tentes ont failli être enlevées; toutes la journée et la nuit ont été employés à replanter les piquets. J'avais pris mes précautions dans le cas où ma tente partirai. Tout était emballé et prêt à être transporté dans un abri quelconque. Nous avons de la boue jusqu'aux genoux, si ça continue tout sera pourri. Pour comble de malheur, une de mes malles était restée au chemin de fer sans être à l'abri et en l'ouvrant tout était mouillé, j'ai fait sécher comme j'ai pu. Enfin, aujourd'hui le temps paraît se remettre, il fait assez beau, nous avons pu monter à cheval et faire une longue course.
Je suis dans ma tente presqu'aussi bien que dans une chambre: un lit, une table, une commode et 2 chaises composent mon mobilier. Les nuits sont très fraîches, il faut se couvrir beaucoup; j'ai arrangé un système de rideaux qui empêchent l'air de m'arriver sur la tête.
Malgré cela je suis enchanté d'être ici, je veux suivre les manœuvres avec beaucoup d'attention et tâcher d'en retirer quelque profit. Il y a aussi des expériences d'artillerie très curieuses. Pour passer mon temps sans m'ennuyer, j'ai apporté quelques livres, mes camarades en ont aussi, nous ferons des échanges; et puis mon chasseur me fait un énorme jardin, j'y sèmerai des fleurs de toutes espèces. Malheureusement nous ne resterons que 2 mois et je n'en profiterai que peu.
On nous a fait faire un très grand détour pour nous envoyer à Châlons, nous avons passé par  Nogent, Méry, Arcy, Sommesous, 35 lieues au lieu de 25, c'est à cause du passage des troupes qui viennent au camp. A Sommesous, j'étais détaché avec 50 hommes dans un petit village nommé Haussimont; c'était trop loin pour venir manger avec mes camarades, je fus obligé de commander à déjeuner et à dîner à l'auberge. Comme tous les villages où il ne passe personne, ces bonnes gens n'avaient rien: le déjeuner fut facile, une omelette au lard et je fus très content. Mais le soir il fallait encore manger des œufs, il n'y avait pas autre chose. J'avisai une bande de poules et priai d'en tuer une , mais l'aubergiste  ne voulait pas les tuer et, malgré toutes mes supplications, j'allais être condamné à remanger une omelette, ce qui me mettait d'assez mauvaise humeur. Alors, prenant une grosse pierre, je me tournai vers l'aubergiste et lui dis: "si je tue une poule, vous me la ferez payer n'est ce pas. Oui Monsieur , me répondit le gaillard, mais vous n'oseriez pas."  Voyant que j'allais mettre ma menace à exécution, le gaillard se décida à tordre le cou à une de ces maigres bêtes. Je comptais bien qu'il se rattraperait sur le compte, mais il fut à moitié honnête et ne me fit payer que 5 francs pour les deux repas.
J'ai trouvé ici un capitaine du 6° de ligne qui a demandé après moi sans dire son nom de sorte que je suis forcé d'attendre sa visite. Il ne me connaît pas du tout, mais nos deux familles ont été en relations. Je crois que je vais voir aussi le régiment d'Anatole de Maisonneuve , je pense qu'il y sera puisqu'il est Lt Colonel.
Nous avons pris pension dans notre cantine au même prix qu'à Provins. Jusqu'ici nous sommes très bien. Je crains seulement les extras, nous aurons beaucoup de visites de nos camarades de Châlons, heureusement que nous avons 30 fcs de plus par mois. J'use tous mes vieux effets, en rentrant, je ferai peau neuve.
Nous n'avons ici aucun service si ce n'est celui de semaine; nos hommes sont détachés de tous les côtés, lorsque le camp sera complet nous aurons 24 absents. Les troupes commencent à arriver, la cavalerie arrive le 2. Nous aurons pour Ct le camp le Général de Failly.
N'oublie pas de mettre sur mon adresse l'indication 1er Chasseurs à cheval. J'ai eu une lettre qui est allé se promener pendant 2 jours au 1er Chasseurs à pied.
Vous allez sans doute retourner bientôt à La Volve, vous n'y trouverez pas encore le beau temps. Comment allez vous tous? La vie de Paris ne t'a-t-elle pas fatiguée? C'est à peine si mon frère aura eu le temps de se retourner, j'espère qu'il aura été voir Hamlet.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse tous de tout cœur.

PdeSurirey


 Châlons , le 15 octobre (1868)

Ma bonne mère,
En jetant les yeux sur le calendrier, je viens de voir Ste Thérèse, je la croyais au mois de novembre. Ma lettre sera en retard de 24 heures, pardonne moi mon oubli involontaire et reçois tous mes souhaits de santé. J'aurais voulu être là pour t'embrasser et entendre le compliment de Thérèse que j'embrasse aussi et à qui je veux écrire un mot.
J'ai dîné encore chez les Guinaumont dimanche, ils partent aujourd'hui pour ne revenir qu'au mois de janvier. Aussitôt que j'aurai le temps, j'irai m'informer des Lillebonne; mais je suis très occupé et obligé de ménager mon cheval qui ne va plus et qu'il faut cependant que je garde jusqu'au mois de février. Hier, un de mes élèves, un lieutenant marié, a eu un accident assez grave et qui me contrarie beaucoup: nous étions au manège et il montait un cheval assez vigoureux, plusieurs fois je lui avis dit de se tenir à une bonne distance de celui qui le précédait, malgré cela son cheval est arrivé sur la croupe de l'autre qui lui a envoyé un coup de pied affreux à la rotule. On l'a de suite porté chez lui, il n'y a rien de cassé mais le tendon a été un peu atteint et je crains qu'il ne soit longtemps avant de pouvoir bouger.
Je viens d'avoir des nouvelles d'Alix par Mme de Nouville: je lui avais trouvé un bon domestique qui ne pouvait aller chez elle que dans un mois, elle n'a pas pu attendre et a trouvé un homme marié du pays;
J'écris à Alix une longue lettre, aujourd'hui j'ai déjà 4 lettres sur ma table, tu vois que je ne suis pas trop paresseux.
Au revoir ma bonne mère, je t'aime et t'embrasse de tout cœur ainsi que Fanny

Ton fils dévoué.
PdeSurirey
Châlons, le 13 novembre (1868)


Ma bonne mère,
Depuis quelques temps je vais beaucoup mieux, je n'ai plus de ces défaillances d'estomac qui m'obligeaient à faire une collation dans la journée: je n'ai pas été arrêté un seul instant. Je descends de semaine hier matin, il faisait un froid de loup et il était peu agréable de se lever à 5h1/2 d'autant plus que mes classes à pied ayant eu lieu aussitôt le pansage, j'étais au quartier jusqu'à 9 heures. A 11h1/2 il fallait aller ou à la promenade des chevaux ou avec les officiers d'infanterie; je leur ai fait faire de fort jolies promenades et surtout très longues, ils en sont enchantés et du reste c'est un véritable plaisir d'avoir de tels élèves. Je me mets à leur tête et je les conduis tantôt à travers champs tantôt à travers les sapins, là il faut beaucoup d'attention pour éviter les branches, l'adresse est nécessaire, et puis il y a quelques fossés quelques haies à franchir, c'est un travail amusant et qui leur a profité beaucoup. Jusqu'ici il n'y en a eu que 2 qui soient tombés et heureusement sans se faire de mal: ce pauvre garçon qui a reçu un coup de pied dont je vous ai parlé commence seulement à marcher avec une canne; je crois qu'il n'a pas l'intention de revenir de si tôt.
J'ai oublié de te dire que Mme de Lillebonne était morte; j'ai été à Villers-aux-Corneilles il y a déjà quelques temps et celui à qui je m'informai avait l'air très étonné.
J'ai reçu en effet le gilet de flanelle que tu m'as envoyé il y a 8 jours, il me sera très utile pour cet hiver. Je n'ai pas de gilet de laine et il m'en tiendra lieu; quand le second sera fait, je le recevrai avec plaisir.
Il me semble ma bonne mère, qu'on veut te faire payer un peu cher ton ânesse de 10 ans. Etienne doit s'y connaître un peu, tu ferais peut-être bien de lui demander son avis. Il est vrai qu'elle peut encore aller fort longtemps, cette race a la vie plus longue que le cheval et s'use moins vite. Mais je ne voudrais pas te la voir monter et partir toute seule à la messe, ce ne serait pas prudent. Quant à une voiture je n'en vois pas ici, demain j'irai me promener à cheval dans la campagne et je chercherai, mais je doute fort de trouver l'affaire, on ne se sert que de chevaux, je ne vois même pas de mulets.
Que je suis donc content que tu puisses enfin marcher, il faut le dire à Alix, elle en sera bien heureuse. J'ai aussi reçu une longue lettre d'elle datée de Gadollo , elle a trouvé ce séjour très agréable.
Mme de Nouville doit être bien heureuse de marier son René, si seulement elle pouvait en faire autant pour Arthur. Parmi les officiers que je fais monter à cheval, il y en a un de son régiment, il l'a beaucoup connu et réellement on a fait à ce pauvre Arthur une réputation qu'il ne méritait pas. Il y a deux jours, j'ai répondu à Mme Edmond qui me priait de lui acheter un cheval de réforme pour son neveu, malheureusement je n'ai pu le faire; si elle veut encore un domestique je ne sais pas si je pourrai le trouver, je ne connais personne maintenant.
Je voudrais bien aller voir le curé Rousselin, mais nous sommes si peu pour le service que je ne sais par qui me faire remplacer: plusieurs de ces MM. vont rentrer dans quelques temps et je pourrai m'absenter un peu. Dans ce moment, presque toutes mes journées sont prises, je n'ai réellement pas grand temps de libre. Je ferai en même temps le voyage de Charleville où je ne resterai que vingt-quatre ou quarante-huit heures.
Il paraît que les battues du camp se font très bien sans nous, autrefois tous les officiers de Châlons y étaient invités, cette année on nous brûle la politesse. Il faut remettre la chasse à l'an prochain, espérant être plus heureux que cette année.
Fanny ne va donc pas mieux ou du moins ne reprends pas ses forces, ça me contrarie beaucoup, j'espère qu'elle continue son régime: que fait mon cher beau frère? De la culture en masse, je le plains, par un froid comme celui que nous avons il fait meilleur rester au coin de son feu. Thérèse est-elle sage et écrit-elle un peu, j'attends la lettre qu'elle m'a promise.
Où donc Olivier peut-il être allé travailler? Je serais curieux de connaître l'administration qui aura l'honneur de le posséder.
Au revoir ma bonne mère, je vous embrasse et vous aime tous de tout cœur.

PdeSurirey
Bonjour aux Henri.


 Châlons, le 2 décembre  (1868)

Ma bonne mère,
Deux mots seulement pour te dire que je viens de recevoir la deuxième flanelle que j'attendais avec impatience. En même temps, une longue lettre d'Alix qui est à Vienne, regrettant beaucoup son séjour de Hongrie. J'ai cherché en vain une petite voiture à âne, on ne s'en sert pas du tout ici; l'ânesse est-elle achetée? Comment va-t-elle. J'en aurais aussi bien besoin pour remplacer mon pauvre cheval qui ne va plus du tout, mon cher beau-frère ne ferait pas mal de m'envoyer un des siens en échange.
Hier il faisait un temps magnifique, j'ai été faire un tour de chasse. J'ai tué un lapin et en ai manqué un dans mes jambes: en revenant il m'est parti sous le nez 6 perdrix, je n'avais plus rien dans mon fusil, j'étais furieux. On m'a offert 25 francs de mon chien courant, je vais le donner à l'essai, quoique très jeune, il chasse très bien, ça me fera de la peine de le voir partir.
Je mange maintenant comme quatre, mais les légumes ne me réussissent pas. Je vais tout à fait bien et, chose que tu croiras à peine, je ne fume plus, 4 sous de tabac m'ont fait plus de huit jours.
J'ai vu un exemplaire de notre nouvelle tenue, ce ne sera pas beau et l'économie sera bien petite si toutefois il y en a: ce bleu de ciel est très salissant. Jusqu'ici il n'y a pas d'ordre pour la porter, on va nous donner au moins deux ans pour user l'ancienne, quant à l'indemnité nous n'en aurons pas.
J'ai reçu le faire part du mariage de René de Nouville avec Mlle Le Pelletier de Glatigny, la noce se fait près de Lagny, le 10 de ce mois; c'est près d'ici et probablement j'irai y passer la journée. René paraît être dans l'enchantement, sa future, me dit-il, est très bien. Je viens de lui répondre pour le féliciter. Je crains que son frère ne soit plus difficile à marier.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse tous les quatre de tout cœur.

PdeSurirey


 (Châlons -  décembre 1868)

Ma bonne mère,
Il fait un froid de loup, ce matin nous avions onze degrés; heureusement ma chambre est très chaude il suffit de peu de feu. Mais vous devez être gelés à la Volve et je vous plains; j'espère bien que tu as quitté ta chambre pour te mettre en face et avoir un peu de feu.
Si cela continue, nous allons patiner, c'est la grande distraction de la société de Châlons, nous avons un endroit magnifique, tout le monde y va, on dit que c'est très gai.
Je n'ai aucune nouvelle d'Alix depuis près d'un mois, je ne sais ce qu'elle devient. Louis de Pouilly vient de me répondre et m'engage à aller passer quelques jours chez lui, mais le froid me retient.
Ce soir, nous avons une grande soirée à la recette , il y a beaucoup de monde, les salons sont très beaux et très grands, on s'y amuse beaucoup. La première fois on a dansé jusqu'à 6 heures du matin; d'ici au carême, nous aurons encore cinq ou six bals, chez le Préfet on doit rester jusqu'à huit heures du matin. Je n'ai pas encore manqué une seule soirée, je m'apprête pour celle d'aujourd'hui.
Je vais probablement aller à Paris à la fin de la semaine prochaine, un de mes camarades veut me présenter chez lui, j'en profiterai pour aller voir les Blangy et les Nouville. Je n'y serai qu'un jour ou deux.
On parle déjà de notre changement pour le mois d'avril; on craint d'un autre côté le camp de Châlons ou de Lunéville, je reste au dépôt et ça m'occupe peu. J'aimerai mieux rester encore un an, je me trouve très bien ici, les voyages coûtent trop cher.
Au revoir ma bonne mère, je t'aime et t'embrasse de tout cœur ainsi que tous les habitants de la Volve.

PdeSurirey


 Châlons, le 30 Xbre  (1868)

Ma bonne mère,
Cette lettre est pour vous tous, j'espère que personne ne m'en voudra de te choisir comme interprète: recevez tous les quatre mes vœux pour l'année 1869, santé et bonheur je vous souhaite bien sincèrement et de plus un peu de sagesse pour Thérèse. J'aurais mieux aimé aller vous embrasser, mais il ne faut pas trop abuser des permissions.
Je viens d'aller passer 4 jours dans les Ardennes, chez le capitaine Chabrillant  , à 2 heures de Perthes: j'ai eu là des nouvelles du bon curé Rousselin et je dois te dire qu'elles ne sont pas très bonnes; j'avais l'intention d'aller le voir et y passer 24 heures, mais le curé de Thugny m'a conseillé d'attendre un peu. Nous étions 4 officiers, nous avons été déjeuner chez le curé de Juniville qui porte très bien ses 75 ans et se rappelle à ton bon souvenir. Il partait le lendemain pour Mézières où il allait assister à l'enterrement du curé: il m'a promis d'aller voir mon oncle , j'espère qu'il l'aura trouvé. Malgré un temps affreux nous avons beaucoup chassé, j'ai tué deux lièvres et 3 lapins. Nous sommes revenus mardi 22 et je crois avoir vu à la gare d'Epernay à 6 heures du soir le cousin Fallois.
Ici nous avons un temps comme le vôtre, de la pluie toute la journée et un vent à enlever les maisons; j'ai pris la semaine dimanche dernier et je n'ai pas cessé d'être trempé. La Marne a débordé de tous les côtés, les récoltes vont souffrir beaucoup.
Je suis en train d'acheter un cheval pour Mme de Nouville, je crois l'affaire bonne, mais elle sera obligée d'y mettre plus qu'elle ne croyait. Je n'ai pas pu assister à la noce, j'étais seul à l'escadron et je n'aurais pas osé demander à m'absenter, quoique je sois très bien avec les autorités. Hier j'étais encore invité à dîner par le Lt Colonel, nous avions un dîner magnifique, des truffes en quantité, du vin excellent: ces MM. se traitent fort bien et fond toujours les choses grandement.
On vient de m'apporter ta lettre et les mouchoirs dont je suis très content: me voilà bien monté, j'en avais déjà fait venir de Cambrai une douzaine, il y a un mois, ils sont très bons et pas chers, 14 francs ourlés et marqués, je les aurais payés ici 18.
Mon frère est-il enfin tranquille avec la culture, on ne doit pouvoir rien faire maintenant! Je lui écrirai bientôt ainsi qu'à Fanny. Je n'ai pas de nouvelles d'Alix.
Au revoir ma bonne mère, je veux mettre ce soir toute ma correspondance à jour, je vous aime et vous embrasse tous de tout cœur;

PdeSurirey


 Châlons, le 2 mars  (1869)

Ma bonne mère,
L'ordre de départ vient d'arriver, nous prenons le chemin de fer à midi pour arriver à Toulon le 8 et embarquer le 11 pour Mostaganem. J'aurais bien voulu aller vous embrasser avant de partir, mais je suis de semaine, seul officier à l'escadron, les autres ne rentrant que jeudi soir. Le Colonel, à qui j'avais parlé de partir, n'a pas voulu laisser l'escadron seul. Tu sais, ma bonne mère, combien j'aime le beau pays que nous allons revoir et certainement (si) je ne vous laissais pas si loin je partirai le cœur content et sans regret. Depuis quelques années, j'étais trop heureux, toujours près de vous, vous voyant souvent; il va falloir nous séparer pour quelques jours.
Je n'ai pas même pu aller à Paris acheter mon campement, c'est à dire tente, cantines, lit de campagne etc… beaucoup de ces MM.  sont montés complètement, je pars sans rien, je trouverai probablement tout cela d'occasion en Afrique, aussi bon et meilleur marché. Nous avons une indemnité de 500 fcs pour notre entrée en campagne et j'espère ne pas tout dépenser.
Le régiment doit s'estimer très heureux de faire campagne, il y a toujours avantage, l'avancement est plus facile, la décoration arrive plus vite; nous y serons sans doute 3 ans, c'est donc 3 campagnes de plus, j'aurai alors 17 ans et 8 campagnes, conditions plus que nécessaires pour avoir la croix; en même temps c'est une augmentation de retraite puisque chaque campagne est payée 30 fr. La province d'Oran est sans contredit la plus salubre, les maladies y sont rares, je m'y suis toujours bien porté et je vais encore y être dans de meilleures conditions de confortable. Ma gorge s'en trouvera très bien, du reste le traitement de Mr Huvet m'a fait le plus grand bien, je puis manger de tout, l'estomac est remis tout à fait, je pars bien portant.
Sois tranquille, ma bonne mère, je prendrai les précautions nécessaires pour ne pas être malade, je connais le climat et ses inconvénients et je prendrai mes dispositions en conséquence. Je vais acheter des chemises de flanelle, meuble indispensable dans les pays chauds, et une bonne ceinture de laine qui garantit le ventre du froid. Nous avons des moyens de transport qui nous permettent quoique couchant quelquefois sous la tente un très grand bien être: je vais prendre un deuxième cheval qui est chargé de porter tout mon matériel. J'ai toujours mon même chasseur dont je suis toujours de plus en plus content et qui ne me laissera manquer de rien.
Nous venons d'avoir au régiment un peu d'avancement, 2 capnes promus, l'un dans la gendarmerie, l'autre Chef d' Eon   . On m'avance de 2 numéros mais je suis encore bien loin de la tête, du reste je ne compte nullement sur un nouveau grade d'ici quelques années, je ne me décourage pas.
Avant hier Le Dieu  est venu me demander à dîner, toute sa famille va bien, Marie avait été passer quelques jours à Raday avec ses élèves et sa mère qui doivent aller bientôt dans le midi et ensuite à Rome. Le Dieu avait vu mon oncle qui se plaint toujours mais mange et dort bien.
J'ai quelques effets que je ne veux pas emporter avec moi, je vais les mettre dans une malle que je t'enverrai par la petite vitesse: mon beau-frère y trouvera son fusil, pour que les autres effets ne soient pas mangés j'aurai soin d'y mettre un peu de tabac.
Au revoir ma bonne mère et vous tous, je vous embrasse de tout cœur et penserai bien à vous dans la traversée.

PdeSurirey

Ne m'oublie pas auprès des Henri et de Mme Rosier.


 Iviça,  14 mars (Espagne)   (1869)

Ma bonne mère,
Arrivés à Toulon le 9 au matin nous embarquions le même jour pour Mostaganem; le temps a été si mauvais que nous avons été obligés de relâcher à Rozas et aujourd'hui ici. Nous attendons le beau temps, nous ne savons pas quand nous arriverons. Je n'ai pas été malade un seul instant et je veux vous rassurer tous. Si le vent continue nous pouvons rester en mer encore plusieurs jours et nous sommes si mal installés que c'est désespérant.
Aussitôt mon arrivée à Oran je vous écrirai longuement et en détail; nous allons je crois avoir l'autorisation  de descendre à terre, je vais visiter les Baléares.
Au revoir et à bientôt, je vous aime et vous embrasse de tout cœur.

PdeSurirey


 Lundi 29 mars (1869)

Ma bonne mère,
J'espère que vous aurez reçu ma lettre datée d'Ivize. Comme je vous le disais, nous sommes repartis de Toulon le lendemain matin sur le Var, mauvais transport qui ne marche ni à la voile ni à la vapeur; sa machine est de 250 chevaux, il en faudrait 900. Le Commandant du navire ne voulait pas partir à cause du mauvais temps, mais le préfet maritime l'a obligé de se mettre en route. Le lendemain nous n'avancions plus, le vent était tout à fait contraire, la mer était très mauvaise, nous fûmes obligés d'aller relâcher à Rozas, sur la côte d'Espagne. Le surlendemain le vent était un peu tombé, nous remîmes à la voile, mais arrivés en pleine mer le vent devint très violent, nous étions ballotés de tous les côtés sans pouvoir avancer, toute la journée on essaya de lutter, mais force fut à la nature et le lendemain matin nous arrivions à grand peine à Ivize. Presque tous ces MM. étaient malades , sur 24 nous étions 7 ou 8 à table. Là nous pûmes débarquer et même chasser, nous y restâmes deux jours, puis nous repartîmes pour Oran où nous arrivâmes le 21, nous étions restés 12 jours en mer. Nous espérions toujours aller à Mostaganem, mais notre destination fut changée et on nous fit partir de suite pour Bel-Abbès où nous sommes depuis jeudi. Il nous est impossible de trouver des logements garnis, les chambres d'hôtel sont toutes prises et je ne veux pas m'amuser à acheter de vieux meubles que je payerais très cher, sans pouvoir plus tard m'en débarrasser. Beaucoup de ces MM. l'ont fait mais s'en repentiront, je suis sûr. Je me suis casé entre 4 murs avec mon lit de campagne et mes malles pour tout ameublement, ayant cependant l'espoir d'avoir un logement dans un ou deux mois. Du reste, nous allons avoir des détachements de tous les côtés et puis il faut bien un peu s'habituer à manger de la vache enragée. Tu sais ma bonne mère, que j'aime beaucoup l'Afrique, le climat m'y est favorable et si je n'étais pas si loin de vous je serais dans l'enchantement.
Je prends toutes les précautions hygiéniques possibles, je ne porte plus que de la flanelle et jusqu'ici je me trouve très bien. Cependant nous avons un temps comme on n'en a jamais vu ici, de la neige et de l'eau toute la journée; à 20 lieues d'ici il y a un mètre de neige; d'Oran ici nous n'avons pas cessé un instant d'avoir de l'eau et personne ne s'en plaint. J'ai mon fusil Stapp avec moi, il ne me quittera plus, il couche à mes pieds sur un vieux paillasson. Je vais avoir dans quelques jours tout mon campement, je l'ai pris neuf et j'y aurai de l'économie; les réparations coûtent fort cher. Nous avons ici un supplément de solde de 31 fcs par mois, notre pension est très bonne, nous avons été forcés de vivre à l'hôtel, ne pouvant pas trouver de local pour installer notre mess. Nous ne payons à l'hôtel que 60 fcs et nous sommes beaucoup mieux.
Jusqu'ici je n'ai qu'à me louer du fidèle Herbier , il est on ne peut mieux pour moi et je cherche à me l'attacher pour le garder le plus longtemps possible. Nous avons encore une colonne du régiment en arrière, nous n'avons pas de ses nouvelles.
Il paraît que ces imbéciles de journaux français, qui avaient appris par des navires qui retournaient à Toulon, que nous étions dans une position critique ont fait la dessus une tartine splendide, d'après eux nous étions perdus; heureusement je ne vous avais pas dit le nom du bateau sur lequel nous étions .
C'est maintenant, ma bonne mère, lorsqu'on est éloigné de sa famille, de ses amis, qu'on sent combien on les aime et combien l'homme a besoin d'affection; je me sens bien seul ici et le soir, en rentrant dans mon taudis, je pense à vous tous qui parlez de moi bien souvent je suis sûr. Ecrivez-moi souvent, chacun votre tour et n'oubliez pas de me parler d'Alix.
J'ai retrouvé ici un de mes camarades de collège, Mr de Boisdeffre , il est capitaine d'Etat-Major et a été on ne peut plus aimable pour moi.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse tous les quatre de tout cœur.

PdeSurirey
Sidi-Bel-Abbès (province d'Oran)

La seule malle que j'avais avec moi a été mouillée par l'eau de mer, j'ai beaucoup d'effets perdus, 5 chemises sont parties en morceaux.


 Bel-Abbès, 1 juin (1869)

Ma bonne mère,
C'est vrai, je suis toujours aussi paresseux, cependant comme je tiens à avoir de vos nouvelles le plus souvent possible, je vous répons de suite. J'adresse  une lettre au Chesne , j'espère qu'elle vous y trouvera encore. J'aurai peu d'occasion maintenant de revoir les Ardennes, nous voici dans le midi pour longtemps. Depuis quelques années, tous les régiments qui nous ont précédés ici sont restés 3 et 4 ans, mais on accorde très facilement des congés; je n'ai pas l'intention d'en demander cette année bien entendu, mais l'année prochaine je ferai en sorte d'avoir deux mois.
Notre changement pour Sétif paraît moins probable; on prétend que nous ne sommes ici que pour remplacer les Chasseurs d'Afrique dans leurs garnisons, si on avait besoin d'eux à l'extérieur. Ce serait un vilain rôle et j'espère bien qu'il n'en serait pas ainsi.
J'ai une barbe de sapeur, c'est très commode, la toilette est bientôt faite. Je regrette de ne pas avoir un photographe, je vous aurais envoyé une carte; le grand avantage de toute la barbe est que la figure ne pèle pas, les coups de soleil sont moins à craindre. Les journées sont déjà chaudes , mais les matinées, les nuits surtout, sont très froides, il faut prendre beaucoup de précautions et bien se couvrir; j'ai encore 3 couvertures de coton sur mon lit, ce n'est pas de trop.
Notre inspecteur arrive du 15 au 20 juin, il est attendu avec impatience. Après nous nous reposerons. Je descends de semaine, tous les jours j'étais levé à 4 heures du matin et je n'étais libre qu'à 9 heures, c'est fatigant, aussi la sieste est-elle une chose indispensable après le déjeuner.
Nous avons ici un très beau cercle où viennent tous les officiers et les employés du gouvernement; notre jardin est très grand, de jolies fleurs, de beaux arbres. Deux fois par semaine nous avons la musique d'infanterie de 8 heures à 9 heures du soir: tout est illuminé avec des lanternes vénitiennes, les femmes des officiers et autres s'y donnent rendez-vous, c'est très joli et très gai. Il est fâcheux que ce soit la seule distraction de Bel-Abbès.
Hier nous avons été visiter un couvent de Carmes, à 3 heures d'ici: nous avons été reçu par le supérieur qui est un homme charmant et nous a tout montré. Avant notre départ il nous a fait servir une collation un peu maigre, mais que le voyage nous a fait trouver très bonne. Ils ont un vaste établissement dans une grande vallée bien arrosée, ils cultivent et réussissent très bien. On les voit à chaque instant venir ici faire les provisions en voiture ou bien à cheval.
Nous commençons à revenir un peu sur le compte de notre Colonel  que nous trouvions si aimable; il nous est arrivé un Lt colonel  qui le conduit par le bout du nez, ça en est ridicule, tout le monde se moque de lui. L'autre est un homme méchant, tracassier surtout, qui est continuellement sur notre dos, ne trouve jamais rien de bien: à toutes les manœuvres il faut que chaque officier, tantôt l'un, tantôt l'autre, supporte sa mauvaise humeur, j'ai eu ma part mais comme j'ai été un peu raide avec lui je crois qu'il me laissera tranquille.
Nous allons avoir cinq ou six vacances  d'ici le mois d'août, je vais donc avancer d'autant de places: il est même fâcheux que toutes ces places se présentent à la fois, on pourrait bien nous envoyer des non-activités . Le Capitaine de Chabrillant va nous quitter, il passe Chef d'escadrons, je le regretterai beaucoup, c'était un homme charmant.
Avez vous reçu la photographie d'Alix? Je la trouve très bien, elle a très bonne mine; je vais lui répondre aujourd'hui ainsi qu'à Mr Cormier.
Ne m'en veux pas de ma paresse, ma bonne mère, tu sais bien que ça n'est pas indifférence, je vous aime bien tous et suis bien heureux lorsque je vois arriver le dimanche, jour où je reçois vos lettres. Adieu et à bientôt, je vous embrasse de tout cœur.

Ton fils dévoué
PdeSurirey


 4 juillet (1869)

Ma bonne mère,
J'ai reçu avant hier la lettre de mon beau frère contenant les 215 f destinés au jeune Silly, mais une somme aussi forte ne se touche pas à la poste du jour au lendemain et le remplacement sera retardé de quelques jours. Que mon frère soit tranquille, je présiderai à cette opération qui ne souffre pas la moindre difficulté.
Je suis bien content de vous savoir toutes les trois à la Volve, je craignais pour toi la fatigue de ce long voyage. J'aurais bien voulu être des vôtres, mais c'eût été difficile et surtout très coûteux. Tout officier allant en congé en France est obligé de payer sa traversée qui est de 70 francs, autant pour revenir, on y regarde à deux fois.
Nous sommes entrés depuis quelques jours dans la période des grandes chaleurs; heureusement, notre inspection étant terminée, nous avons peu de choses à faire. Ces jours derniers, j'ai voulu aller à la chasse, je partais de très bon matin, j'ai été obligé d'y renoncer, à 7 heures il faut s'arrêter.
Les soirées sont magnifiques, on ne se couche jamais avant 11 heures, les nuits sont généralement froides et surtout humides. Toutes les récoltes sont coupées, rentrées même, on ne voit plus rien dans les champs. A 200 mètres de la ville, on ne voit plus un seul arbre, rien qu'une grande plaine nue, ça et là quelques petites fermes.
On ne sait pas encore ce qu'on veut faire de nous, Sétif est toujours en vue: ce matin on parlait d'un camp à Saida, 4 journées de marche d'ici; dans tous les cas il est très probable que nous serons encore tranquilles pendant deux mois, on ne nous mettra pas en route par ces chaleurs atroces.
Je viens de recevoir une lettre de Gabriel de Rancourt qui paraît bien désolé, sa pauvre femme est toujours très mal et ne vivra pas. Son beau frère  est venu s'engager dans mon peloton, je tâche de lui rendre la vie facile, c'est un très bon garçon qui réussira très vite. La mère des Rancourt est aussi très souffrante, c'est une famille très malheureuse.
Mon petit logement est très  frais, j'ai soin de fermer tout le matin et dans la journée il n'y fait jamais chaud. J'ai été sur le point de le quitter pour aller à la campagne, mais c'était un peu trop cher, presque le double de ce que je paye ici. Et puis mes propriétaires sont de très braves gens, chose assez rare en Afrique, ils sont surtout très complaisants.
La chasse ouvre le 28, les perdreaux sont déjà très beaux et je me prépare à leur faire une poursuite sérieuse. Ici quoiqu'on chasse à peu près en toute saison, les officiers surtout, le gibier est assez abondant, mais il est loin d'être aussi bon que celui de France.
Je devais aller passer quelques jours à Mostaganem, mais je recule devant la chaleur et la crainte d'une insolation, ce serait une folie de voyager dans la journée. Je regrette infiniment les bains froids, ici il n'y a qu'une petite rivière bourbeuse qui est peu engageante: j'en suis réduit à prendre des bains dans une cuve. Ma gorge ne me fait pas souffrir, je me porte bien et prends toutes les précautions possibles. Ici le climat est très sain, il y a peu de fièvre. Dans ma dernière lettre, je disais à mon frère que le jeune Silly était à l'hôpital, il en est sorti depuis quelques jours et va bien.
Je lui donnerai des graines qu'il donnera à Fanny, qu'elle ne s'attende pas à une belle collection, il n'y a pas grand chose.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse tous les quatre.

PdeSurirey


 16 août  (1869)

Ma bonne mère,
Lorsque je vous écrivais la dernière fois, j'étais bien patraque, ces chaleurs accablantes m'avaient fatigué horriblement, chacun ici paye son petit tribut au climat et c'était mon tour. Aujourd'hui je vais bien, ma gorge semble se ressentir du traitement que je suis, mais je suis dégoûté de ce sirop que je prends matin et soir. Hier était l'ouverture de la chasse, et quoiqu'en Afrique ce mot ouverture ne signifie rien puisqu'on chasse en tout temps, j'ai tenu à aller faire un tour de deux ou trois heures, j'ai rapporté 4 perdreaux et cinq cailles. Les chaleurs diminuent un peu, les nuits deviennent fraîches, on peut au moins dormir comme il faut. Il y a quelques jours, c'était impossible, je ne faisais que me retourner de tous les côtés, j'étais en nage et lorsque je commençais à m'endormir il était l'heure de se lever.
Je vais probablement partir vendredi pour Boukanifis, c'est un petit village à 18 Ktres d'ici où nous  fournissons pour la garde des prisonniers un peloton qui est relevé tous les mois. C'est un détachement on ne peut plus agréable. L'officier est bien logé, deux grandes chambres, et a très peu de responsabilités. C'est le pays aux perdreaux, le parc, comme l'appellent les habitants. Notre voyage de Sétif paraît moins certain, on en parle beaucoup moins: je le regretterai car c'est un voyage long mais très beau. La ville offre plus de ressources qu'ici, elle est plus grande d'abord.
Les journaux de France ont été bien mal informés sur les mouvements des troupes en Algérie: bien loin d'être concentrées sur le littoral, toutes les troupes l'abandonnent et, chose qu'on aurait dû faire depuis longtemps, viennent s'installer sur la frontière du Tell, donnant aussi plus de sécurité aux colons. Oran et Mostaganem avaient toujours beaucoup de troupes, elles n'ont maintenant que le nombre d'hommes nécessaire pour le service..
Le Général de Wimpfen n'est-il pas parent des du Guet! Il me semble que je les en ai entendu parler quelquefois: il vient de prendre le commandement de la province et va venir faire sa tournée dans quelques temps.
On parle beaucoup de réduction dans l'armée, il y a si longtemps que la chambre le demande que je crains cette fois que ça ne réussisse. Alors gare l'avancement, j'aurai tout juste le temps d'arriver capitaine, c'est un bien bel avenir. Nous avons actuellement 3 places qui me font par conséquent avancer de trois tours, ce qui me donne le N°12, j'en ai encore pour quelques années avant d'être lieutenant, cinq ou six ans à peu près. Le capitaine de Chabrillan dont je vous ai parlé souvent nous quitte, il est promu Chef d'escadrons; nous espérions tous le conserver, il était très aimé et nous avons justement une vacance dans ce grade, mais on nous en envoie un de Saumur que j'ai eu l'honneur d'y connaître et dont nous sommes peu flattés.
Je croyais t'avoir déjà dit que j'avais eu le cadre pour lequel j'ai fait faire une petite caisse qui le garantit on ne peut mieux: c'est en relisant ta lettre que j'y pense;
Comment supportez vous ces fortes chaleurs? On ne doit pas pouvoir rester sous les arbres de la grande allée, ça n'est pas fait pour remettre Fanny. En fermant tout de très nonne heure dans le salon vous seriez beaucoup mieux; ta petite chambre doit être très chaude.
Hier nous avons célébré la fête de l'Empereur avec une pompe magnifique: grande revue à cheval et puis le Deum auquel assistaient plusieurs chefs arabes qui certainement se sentaient beaucoup mieux que beaucoup de chrétiens. Après les Goumiers, espèce de garde nationale arabe, ont donné une grande fantasia: on les prétend les meilleurs cavaliers du monde, ils n'ont pourtant pas fait preuve d'une grande habileté. Le soir il y avait grande illumination, ma propriétaire m'avait fait la faveur d'un drapeau et de quelques bouts de chandelle à ma fenêtre, ça me fera bien noter.
Quel malheur pour ce pauvre Rancourt , j'étais chargé d'annoncer cette triste nouvelle à son beau-frère qui ne connaissait pas du tout la position de sa sœur, aussi le coup a été bien dur et le malheureux garçon depuis est malade: il n'est pas fort non plus et le métier doit lui être pénible.
Au revoir ma bonne mère, je vous embrasse tous de tout cœur.

Ton fils dévoué.
Pol

Toutes vos lettres m'arrivent ordinairement le samedi soir; il y a aussi un autre courrier par Alger qui arrive le mardi; souvent aussi le courrier a du retard.


 Bou-Kanifis, le 31 août 1869

Ma bonne mère,
J'ai reçu vos deux lettres hier matin et je suis bien triste aussi de la mort de notre pauvre oncle , il avait été si bon pour nous tous, nous l'aimions comme un père. Vos deux lettres arrivant à la fois m'étonnaient, avant de les ouvrir j'avais un pressentiment qu'il y avait un malheur à m'annoncer.
Je suis détaché ici avec mon peloton depuis le 20, j'ai encore une vingtaine de jours à rester. Je suis installé aussi bien que possible: je suis sous les ordres d'un capitaine d'infanterie, un excellent homme avec lequel je vis. Comme distraction nous avons la société du curé et du maire: le village est composé d'une cinquantaine de maisons, bâties dans un rayon de plus d'une 1/2 lieue. Mon service n'est rien mais j'ai une assez grande responsabilité et il me faut beaucoup de surveillance. Je vais tout à fait bien, le changement d'air m'a été très salutaire; je chasse tous les jours et suis très heureux, en revanche je prends des suées extraordinaires et je mange comme quatre. Il me semble que ma gorge est aussi en meilleur état. Nous avons des chaleurs atroces, le sirocco souffle continuellement et le soir un orage, mais sans eau; le temps est très lourd, il n'y a pas d'air, c'est une chaleur fatigante et très malsaine. Nous avons deux escadrons du régiment à 12 lieues plus loin dans une colonie que l'on crée maintenant, il y a une quantité de malades, je ne comprends pas qu'on s'obstine à conserver ce pays. Ici le climat est très bon, si l'on prend des précautions; je n'ai pas eu un seul malade.
Je suis étonné que le protégé de Mr Valet n'ait pas écrit chez lui, pour annoncer son arrivée; il est remplacé depuis plus de 10 jours , c'était un bien mauvais soldat et je ne suis pas fâché de le voir partir. Il était sans énergie aucune, mollasse, il serait mort ici.
J'ai adressé d'ici une longue lettre à Alix, comme le service se fait bien mal, je voudrais savoir si elle l'a reçue. Pour plus de sûreté je vais lui écrire une deuxième fois et ferai mettre ma lettre à la poste de Bel-Abbès; adressez moi toujours les vôtres dans cette dernière ville.
Nous venons d'avoir au régiment pas mal de mutation, je suis maintenant le 11e à l'ancienneté, en deux ans c'est très beau et nous avons plusieurs vacances en perspective. Qu'est donc devenu l'ami des du Guet? Tu m'avais dit qu'il ne voulait plus rester, il croyait arriver un peu plus vite sans doute.
Le 3 nous attendons le Général de Wimpfen qui fait sa tournée dans la province, vient déjeuner ici et nous fait je crois l'honneur de nous inviter. Le régiment que nous devions remplacer à Sétif part le 1er octobre pour France, nous n'avons pas encore d'ordre, ce qui me ferait croire que nous restons ici. J'ai été voir le Colonel dimanche dernier, il ne savait rien du tout, j'ai été lui demander carrément la nomination du beau-frère de Rancourt au grade de brigadier, il a été on ne peut plus charmant et m'a promis de le faire à la prochaine vacance.
Nous ne sommes qu'à 4 lieues 1/2 de Bel-Abbès et je ne manque pas de visites, presque tous les jours un ou deux officiers viennent faire une partie de chasse et déjeuner: ils ont très bien compris que je ne pourrai pas les recevoir tous et ils payent leur écot. J'attends la semaine prochaine le Colonel qui vient aussi pour chasser. Tu te rappelles mon chien noir que j'avais à la Volve, il est devenu très beau et chasse dans la perfection, nous avons tellement de gibier que je suis obligé de le donner à mes hommes qui sont très heureux de cette bonne aubaine.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse tous les quatre de tout cœur.

Ton fils tout dévoué
Pol


 Bou-Kanifis, le 14 (septembre 1869)

Ma bonne mère,
J'ai reçu ta lettre hier elle m'a fait beaucoup de peine, j'aimais beaucoup mon pauvre oncle qui avait été si bon pour moi. Ta dernière lettre m'avait donné un peu d'espoir, je croyais le conserver encore quelques temps. Que va devenir Mélimé ? Duguet   ne peut peut-être pas le conserver? Je viens d'écrire quelques mots à Irma , la pauvre femme doit être bien triste.
Je vais probablement rentrer à Bel-Abbès vers le 20, mon détachement est fini; malgré un temps très malsain et toujours aussi chaud, j'ai été assez heureux pour ne pas avoir de malades. Moi je vais bien, ma gorge me gêne beaucoup moins; le docteur a voulu à toutes forces me faire prendre du quinquina, c'est du reste  le meilleur préservatif contre les fièvres, je m'en suis trouvé très bien. Je suis ici dans un petit trou, assez joli cependant, mais où je n'ai pour société qu'un capitaine d'infanterie, charmant homme, très gai, et un brave curé qui vient de temps en temps faire la partie avec nous. J'ai eu plusieurs visites de mes camarades, j'attends cette semaine celle du Colonel qui veut faire une partie de chasse, c'est la seule distraction d'ici. Nous avons tellement mangé de gibier que j'en suis presque dégoûté. Je suis assez mal logé, j'ai une grande chambre avec un mauvais lit, 2 chaises et une table; il n'y a pas de fenêtre, je reçois le jour par une porte vitrée et lorsque je veux avoir un peu d'air je suis obligé d'ouvrir la porte de sorte que je ne suis plus chez moi. Je mettais une couverture pour obvier à cet inconvénient. Je suis dévoré par les mouches et les puces. Malgré tous ces inconvénients, je resterais encore volontiers un mois, je l'ai demandé, mais je n'ai pas encore la réponse.
Nous avons eu il y a quelques jours l'arrivée du général de Wimpfen qui fait la tournée dans la province; il venait de Tlemcen et devait arriver pour déjeuner à 10 heures; je devais avec mon peloton aller l'attendre sur la route à quelques centaines de mètres; j'étais donc à cheval à 10 h moins 1/4 et restai à l'attendre en plein soleil, jusqu'à 1h1/2; enfin une lettre de lui portée par un exprès nous informa que sa voiture s'était brisée et qu'il n'arriverait que le soir. Il a dîné et couché ici et ne nous a seulement pas invité.
La semaine dernière nous étions entourés de feu de tous les côtés, il y a beaucoup de bois aux environs et l'incendie marchait très vite, il faisait grand vent et j'ai vu le moment où il arrivait jusqu'ici. Il fait si chaud que tout est desséché et la moindre imprudence de la part d'un fumeur ou d'un voyageur qui fait du feu peut tout incendier.
Nous restons définitivement à Bel-Abbès, le régiment qui va à Sétif est désigné. Nous aurons pour détachement une nouvelle colonie que l'on fait à 3 étapes d'ici, dans un endroit où il n'y a pas un pouce de terre végétale, mais on prétend qu'il faut quand même occuper ce point comme position militaire importante. Il y a déjà pas mal de troupes, on ne veut plus en laisser sur le littoral et cela avec raison, nous occuperons la frontière du Tell. Nous y avons deux escadrons qui doivent être relevés au mois de novembre et remplacés par le mien. On est logé là sous la tente, et l'hiver y est assez rigoureux; en revanche le bois y abonde, on peut se chauffer à peu de frais.
Nous venons d'avoir pas mal de nominations, j'ai maintenant 10 S-Lts après moi, si cela continuait, dans deux ans, à l'ancienneté, je serais nommé lieutenant. On parle beaucoup de mettre notre retraite à 25 ans, ce serait un avantage énorme, je n'aurais que 42 ans, je pourrais encore très bien occuper un emploi civil et ajouter ainsi à mon petit revenu.
Comment va mon frère? J'espère que cette chute n'aura pas de suite, les blessures au genou durent quelquefois longtemps. Et cette pauvre Fanny, est-ce que ses forces ne reviennent pas? Elle devrait boire de la bière de malt, ça fortifie beaucoup et ce n'est pas désagréable à boire.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse de tout cœur.

Ton dévoué fils
Pol


 Géryville,   1er novembre 1869.

Ma bonne mère,
Nous voici enfin à peu près casés pour 6 ou 8 mois, ce n’est pas sans peine et sans travail. Nous sommes logés dans des gourbis infectes et que les spahis, que nous venons de relever, laissaient tomber en ruines. J’ai été obligé de faire abattre complètement mon toit et de le faire recouvrir ; je n’avais ni portes ni fenêtres et le bois est très difficile à trouver ; enfin, je n’attends plus que ma porte qui est commencée depuis deux jours.
Quel infecte trou ! c’est à vous donner le spleen. La redoute se trouve au milieu de montagnes arides , on n’y voit pas un brin d’herbe, nous sommes à 14 cents mètres au dessus du niveau de la mer, il fait un froid de loup. Pour comble de bonheur, nous sommes forcés d’aller chercher le bois à 12 kilomètres, ce sont des corvées qui prennent toute la journée. Tout est horriblement cher, nous n’avons aucun légume : les provisions viennent de Saïda, à 30 heures d’ici.
J’ai payé un bain 3 francs, le pain se vend 7 sous la livre : heureusement que l’administration a consenti à nous le céder à 4 sous. Nous vivons tous ensemble, ce sont des chasseurs qui nous font la cuisine, nous ne sommes pas trop mal et je crois que nous nous en tirerons à 80 ou 90 f par mois.
Tous mes effets sont restés à Bel-Abbès, chez mon ancien propriétaire, un de mes camarades a les clés des malles et doit les soigner de temps en temps. Je n’ai pu apporter ici que peu de choses, tout ce que j’ai de plus vieux. Ce climat me paraît très bon, il me semble que ma gorge s’en trouve très bien ; je suis toujours très couvert, tous les matins nous avons de la glace. Pour blanchisseuse, j’ai mon chasseur qui s’en tire pas trop mal, du reste je ne porte que des chemises de flanelle.
Nous sommes ici 18 cents ou deux mille, soit disant pour protéger le Tell, c’est une infâme plaisanterie ; ce poste coûte horriblement cher et n’est tout simplement qu’une boite à épaulettes. De temps en temps on fait quelques tournées insignifiantes cherchant un ennemi qui n’existe pas, on rentre bien éreinté, sans avoir tiré un coup de fusil, puis on fait un rapport splendide qui fait mousser le chef de la colonne et la farce est jouée .
Je ne sais pas si vous pourrez me lire, je n’ai pas pu trouver d’encre plus noire, c’est m’a-t-on dit ce qu’il y a de meilleur. Dans votre prochaine lettre je voudrais bien avoir une dizaine de timbres, j’ai toutes les peines du monde à en trouver deux. J’oubliais de te dire que j’ai reçu ta lettre chargée à Saïda : le courrier est fait jusqu’ici par les spahis, il n’y a pas de bureau de poste, c’est un sous-officier d’infanterie qui est chargé de l’arrivée et du départ des courriers. Le service se fait assez régulièrement.
Comme distraction nous n’avons pas même la chasse, il faut d’abord aller très loin et on ne voit rien ; nous avons un cercle affreux où les consommations sont fort cher et très mauvaises, on y reçoit quelques journaux et on peut y prendre quelques livres qui laissent un peu à désirer sous le rapport du choix. Voyez donc un peu une carte de l’Algérie, cherchez y Géryville, vous voyez quel désert il faut traverser pour y arriver. Figurez vous des plaines immenses, sans horizon, pas un brin de verdure, du sable, ça et là quelques brins d’alfa et de thym, 7 jours de marche dans cet affreux pays ; pas un morceau de bois pour faire cuire la soupe, de l’eau saumâtre à peine en quantité suffisante pour les hommes et les chevaux. Je tâche de me calfeutrer chez moi le mieux possible, j’ai déjà une bonne provision de bois et j’attends l’hiver de pied ferme. Heureusement le climat est très bon, il n’y a pas de maladie, mais je suis certain que dans quelques temps nous serons tous d’une humeur détestable ; nous ne pourrons plus nous voir sans grincher, c’est le résultat d’un séjour à Géryville.
Ecrivez-moi souvent, je vous en prie, maintenant que me voici logé, je ferai en sorte de ne pas être paresseux. A propos, j’ai été dans les honneurs pendant la route ; j’ai été pris comme officier d’ordonnance par le Colonel de Curten qui commandait le convoi ; en cas de colonne , il me reprendrait probablement, ça peut m’être utile.
Au revoir ma bonne mère, je vous aime et vous embrasse de tout cœur.

Pol


 

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