Correspondance de Pol de SURIREY de SAINT REMY décembre 1854 - 23 janvier 1860


Le 18 décembre 1854.

Ma chère maman
Je viens de recevoir une longue lettre de Fanny, elle croyait que j’avais eu l’intention d’entrer aux finances mais je lui ai répondu, ce que je dis toujours, que l’état militaire était ma seule vocation. Mr de Blangy    a eu la bonté de m’écrire quelques mots ; il me conseillait fortement de m’engager parce que le moment était favorable, et que je devais en profiter. En recevant ta lettre j’éprouvais un certain plaisir, je pensais que tu me disais de revenir ; j’en étais si sûr que je l’avais déjà dis comme une chose presque certaine. Nous allons avoir huit jours de congé au premier de l’an, et je vais être obligé de les passer seul sans sortir de la maison, et sans autre amusement que de me promener de la cour dans l’étude, et de l’étude dans la cour. Quel plaisir ! oh ! franchement je  me réjouis à cette idée. Tu as peur que je prenne les habitudes d’Auguste  , il n’est pas pendant huit ou quinze jours que je passerais avec lui, et surtout étant sous tes yeux. Tu as beau essayer de m’encourager, tu ne pourras pas, ce n’est pas quand on s’ennuye comme moi que l’on prend goût au travail. Oh  non ! il faut des distractions, et c’est ce que je n’ai pas. Je t’en prie, ma chère Maman, au nom de l’amitié que tu me portes, je t’en prie, fais-moi revenir. Je vais aller trouver M. Cavalier   et je lui dirai tout.
J’ai bien réfléchi sur ta lettre et tes craintes sont  bien fondées. Je sais bien toutes les misères qu’éprouve le soldat, je sais que la plupart des jeunes gens se perdent dans l’état militaire, mais heureusement il y a des exceptions, et j’en serai une. Une fois au régiment je saurai me conduire comme le doit un jeune homme qui a eu le bonheur d’être élevé dans de bons principes, et je saurai choisir les bons sujets et éviter les mauvais. Peu m’importe ce que l’on pourra dire, je ferai mon devoir, et je te promets que je saurai résister aux mauvais conseils. Mais du reste nous parlerons de cela plus en long lorsque nous serons ensemble. Je crois que je n’ai pas encore besoin d’écrire à mon oncle  , il doit m’écrire lorsqu’il en sera temps et lui même me choisira un régiment. Je lui écrirai seulement lorsque je serai à Mélimé  . Je viens de recevoir d’Hippolyte  , il va très bien ; lui aussi est bien paresseux, il y avait plus d’un mois que je n’avais eu de ses nouvelles.
Adieu ma chère maman, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ton fils qui t’aime tendrement
Pol


 Février 1855

Ma chère maman ,
Je viens de recevoir ta lettre , mais je ne pourrai toucher l’argent que dans huit jours, parcequ’il faut que ce soit le vaguemestre du régiment   qui porte le mandat. Maintenant que j’ai passé plusieurs jours à la caserne, je puis te donner quelques détails et te dire comment je m’y trouve. Je te dirai d’abord que nous nous levons à 6 heures pour aller faire le pansage , puis nous remontons astiquer nos effets jusqu’à neuf heures et demi, heure du dîner. Nous faisons la digestion jusqu’à dix heures et demies et on monte à cheval :on fait de nouveau le pansage à trois heures, ensuite on mange et on est libre jusqu’à sept heures et demie. Ce à quoi on s’accoutume difficilement , c’est à la nourriture ; nous avons de la soupe qu’il ne faut pas regarder pour manger ; j’y suis habitué un peu et ça m’est égal. J’ai les bras fatigués ; nous venons de faire promener les chevaux et comme il faisait glissant nous étions à pied, et j’en avais un qui n’était pas commode. Jusqu’à présent je ne me suis pas ennuyé, et j’espère que ça continuera : du reste je suis très bien avec les sous-officiers, je vais dans leurs chambres quand j’ai froid : il y en a un entre autres qui a connu Auguste à Saumur . Nos officiers sont très bien ; il n’y en a qu’un qui ne me va pas. J’irai voir demain le colonel   ; il devait arriver hier . Je suis habillé complètement et j’ai beaucoup d’ouvrage pour brosser, mais ça m’est égal, le travail ne me fait pas peur.
Je viens de recevoir une lettre de M . de Blangy ; il m’a donné des conseils comme un père à son fils ; et m’a donné aussi une lettre pour une dame chez laquelle je serai très bien reçu et ou je pourrai déposer ma malle . Je regrette bien de l’avoir emportée car je n’aurai pas pu la mettre à la caserne sans être volé (car les soldats sont tous voleurs). Tu ne peux pas t’imaginer combien un jeune homme qui a de l’éducation et de bons principes souffre au milieu de tous ces paysans qui ne pensent qu’à boire et à manger ; je sais garder mon rang et ils le voyent bien, car ils sont pour moi pleins d’égards. Je n’ai pas trouvé parmi eux un camarade qui peut me convenir. On m’a presque assuré qu’au bout de six mois je serais brigadier.
Je ne t’ai pas dis comment Mr Cavalier m’avait reçu parce que j’ai pensé que tu t’en douterais bien ; il m’a bien engagé à y retourner, mais je suis malheureusement trop loin .
Adieu ma chère maman, je t’embrasse de tout cœur. Ne m’oublie pas auprès de Mr le curé, et dis lui que si par hazard je retournais dans quelques années, il ne faut pas qu’il soit malade. Adieu encore ma chère maman je pense bien souvent à vous tous .
Pol


 Février 1855

Mon cher oncle ,
Il me tardait de vous remercier de vos bontés, mais auparavant je voudrais pouvoir vous donner quelques détails et vous parler des officiers. Comme je l’ai déjà dis à maman le colonel n’y était pas, mais j’ai été trouver le major qui m’a très bien reçu et m’a fait faire connaissance avec mon maréchal-des-logis-chef. Nous avons pour capitaine le plus charmant homme que l’on puisse trouver et qui m’a reçu parfaitement : il se nomme de Finance. Nous avons encore d’autres officiers tels que Mr de Venneville, Mr Mercier, Mr Guillemans, mais je ne vous dis rien parce que je ne les connais pas encore. Le corps de sous-officiers est très bien composé, et il se trouve qu’il y en a un dans mon escadron qui a beaucoup connu Auguste à Saumur. Ils ont tous été très bien pour moi et m’ont engagé à aller dans leurs chambres quand je m’ennuyerais. Nous allons bientôt changer de garnison, nous ne savons pas encore où nous irons ; on parle de Paris, mais je n’y tiens pas d’un côté, car le service est très pénible. Le premier jour que je suis arrivé, il m’a fallu aller chez le trésorier qui m’a tout de suite demandé si je voudrais travailler chez lui, et il m’a dit qu’il me ferait bientôt passer brigadier.
J’espère que vous allez tout à fait bien et que vous ne vous sentez plus de vos maux de reins.
Adieu mon cher oncle je vous embrasse de tout cœur, ainsi que ma tante.

Votre tout dévoué neveu
Pol


 Mars 1855

Ma chère maman
J’ai reçu ta lettre et j’ai été obligé d’attendre huit jours pour toucher l’argent. Mon oncle est venu me voir et il m’a fait faire connaissance avec tous les officiers ; je suis resté avec eux plus de deux heures, ils ont eu le temps de me connaître, et maintenant c’est à moi de me faire apprécier.
Je suis toujours aussi content, surtout maintenant, je suis employé dans un bureau et je ne fais pas de service : c’est un grand avantage pour moi parcequ’au lieu de passer brigadier je passerai fourrier  : alors je coucherai avec les sous-officiers et je n’aurai plus de rapports avec les soldats.
On va nous changer notre habillement : auparavant nous avions un habit avec de petits pans, les épaulettes blanches ainsi que le cordon , ça faisait beaucoup d’effet ; on va nous donner un nouvel habit comme les hussards avec un petit bonnet à poil. Je regrette bien de ne pas avoir six mois de service, je serai passé brigadier : on vient d’en nommer trente et parmi ceux-là il y en a qui n’ont pas l’ombre d’instruction. J’ai commencé mes classes à pied il y a quinze jours et je t’assure que c’est bien ennuyeux ; demain je commence mes classes à cheval et en voilà pour six ou sept mois.
M. de Blangy a eu la bonté de m’écrire et de me donner une lettre de recommandation pour une dame : elle m’a très bien reçu et elle m’a engagé à aller dîner chez elle tous les dimanches ; son fils qui est un homme de trente à  trente cinq ans a été au Lancier avec Auguste. Il vient d’arriver dans mon peloton un engagé volontaire qui vient de Poitiers, il est très bien et sort du collège comme moi ; tu dois penser que je suis content, au moins lorsque je sors, ce qui ne m’arrive pas souvent, je ne suis plus obligé de sortir seul.
Fanny se plaint toujours que je ne lui écris pas, je t’assure que je n’ai pas toujours le temps. J’ai écris à M. Cavalier pour le remercier de l’accueil qu’il m’avait fait, il ne m’a pas encore répondu.
J’ai trouvé une maison où je puis mettre ma malle de sorte que je n’ai rien emporté au régi. Quand j’ai besoin de linge je vais le chercher et j’ai une blanchisseuse qui est assez raisonnable, elle me prend deux sous par chemise : on ne peut pas en faire au régi. sans risquer de voir disparaître tout son linge.
J’espère que M. le curé est tout à fait bien portant ;  ne m’oublie pas auprès de lui : lorsque j’aurai le temps je lui écrirai.
Adieu ma chère maman je t’embrasse de tout cœur. Bien des choses à mon oncle et sois persuadée que si je ne t’écris pas ce n’est pas parce que je ne t’aime pas.

Pol


 Dimanche 15 mars 55

Ma chère maman,
Je n’ai pas encore reçu de nouvelles de M. Cavalier, je ne sais pas ce que ça veut dire, je crains bien qu’il ne soit malade. Dimanche dernier, j’ai été à la cathédrale, il y avait tant de monde que je n’ai pas pu voir le chœur, j’ai été forcé de rester à l’entrée. Je ne travaille plus au bureau et j’en suis content car je saurai mieux mon métier et serai mieux vu des soldats.
Les leçons d’équitation que j’ai prises à Avon m’ont été bien utiles, j’ai pu passer à la troisième leçon, ce qui m’avance au moins de trois mois ; il y en a qui sont arrivés depuis dix mois et qui ne sont pas plus avancé que moi. J’ai presque la certitude d’être brigadier au mois d’août et si nous avions le bonheur d’aller en garnison à Paris ou dans les environs je me ferais un plaisir d’aller faire un tour à Avon, je serais si content de revoir M.Cavalier.
Je me suis bien habitué à la soupe, je la mange volontiers à présent, ce n’est pas que je la trouve bonne ; non, mais l’appétit est le meilleur assaisonnement et lorsque l’on a trotté pendant deux heures on n’en manque pas. J’ai eu le bonheur de ne pas être blessé à cheval ce qui arrive rarement, car sur quarante il y en a au moins 35 qui le sont. Les conscrits arrivent en masse : il y a une quantité de Bretons qui ont remplacés  : mais ce n’est pas pour manger leur argent, c’est pour soulager la misère de leurs parents, ceux là je les respecte tandis que ceux qui remplacent pour manger leur argent je ne puis les souffrir .
J’aurais bien besoin d’argent, cela me ferais bien plaisir de m’en envoyer, mais ne le dis pas à Fanny car je sais qu’elle se prive bien pour Auguste et pour moi.
Adieu ma chère maman, je t’embrasse de tout cœur, ainsi que mon oncle s’il est à Mélimé.

Pol

Lettre du Général de WACQUANT à sa soeur:

Poitiers le 20° mars 1855

Ma chère amie, j’ai été faire connaissance avec ton fils à Tours, avant de commencer les opérations du Conseil de révision. Tu le sais sans doute déjà par lui-même ; au moins avant de le quitter il m’a promis de te l’écrire tout de suite, et je pense bien qu’il l’a fait. Je n’ai pu t’écrire moi-même alors parce que j’étais pressé par toutes sortes d’occupations. J’ai dû revenir de suite à Poitiers   pour commencer cette longue et ennuyeuse tournée de révision que je vais enfin terminer aujourd’hui sans cesser pour cela d’avoir beaucoup à faire, car les circonstances actuelles nous laissent peu de temps pour le repos.
Je ne te raconterai pas tous les détails de ma visite à Pol et dont il a dû te parler lui-même ; mais je te dirai que je l’ai trouvé en général dans des conditions favorables à son avenir militaire : il est bien élevé, cause bien, paraît avoir beaucoup de bon sens et comprendre bien sa position. Il est d’un physique avantageux pour servir dans la cavalerie. En même temps que sa croissance va se compléter, son instruction militaire effacera je n’en doute pas cette légère courbure d’épaule qui tient à ce qu’il a grandi vite. Il va grandir encore et se redresser complètement ce qui le rendra un beau militaire. Ce que je viens de et dire sont les impressions vraies d’un premier aperçu. Je l’ai présenté à son colonel  et à tous ses officiers supérieurs qui l’ont accueilli aussi bien que possible. J’en ai causé longuement le lendemain matin à son colonel qui fera pour lui tout ce que le règlement lui permettra de faire (si Pol ne lui donne aucun sujet de mécontentement). Voilà ma chère amie, le résumé de mon voyage à Tours en ce qui regarde ton fils. J’ai tout lieu de croire que son avenir te donnera satisfaction. Je t’écris à la hâte, ne voulant pas retarder une lettre que tu dois attendre avec impatience.
Au milieu des événements qui deviennent  plus compliqués chaque jour, j’ignore, pour mon compte, les ordres que je pourrai recevoir d’un moment à l’autre, mais je me tiens prêt autant que possible pour toute éventualité. J’ai obtenu il y a un mois qu’ Edouard de Mecquenem   reçut, selon son désir, une destination pour l’armée d’Orient  . Il est parti et va à Constantinople.
Je t’embrasse de tout cœur, ma chère amie. Mes amitiés à W t s’il est à Mélimé.
Tout à toi

G al de Wacquant


 Tours le 14 mai 55

Ma chère maman,
Je t’aurais bien écris plus tôt si je n’avais pas été malade ; j’ai eu un tour au cou qui m’a donné la fièvre pendant quatre jours ; depuis quelques temps ça va mieux mais j’étais tellement abattu que je n’avais pas le courage de prendre une plume pour écrire ; mais sois sans crainte, je vais bien maintenant et j’ai repris mon service. J’avais encore un peu d’argent heureusement, et je n’ai pas été forcé de me faire soigner par le médecin du régiment qui vous traite comme des brutes. J’ai tellement bien profité des leçons d’équitation que j’ai reçues au collège, que j’ai rattrapé ceux qui sont ici depuis huit mois et que dans un mois et demi j’aurai fini mes classes et je pourrai faire campagne avec les autres. On ne parle plus autant de notre départ mais nous espérons cependant aller en Orient : on y forme un camp de trente mille hommes de cavalerie et on parle de nous y envoyer : quel plaisir pour moi, j’avancerais   bien plus vite.
Dimanche dernier, il y a eu une fête superbe en l’honneur de l’immaculée conception : la procession surtout était magnifique ; elle était présidée par l’archevêque lui-même ; il y avait deux piquets   de cavalerie, l’un à pied et l’autre à cheval. Je l’ai parfaitement vu, j’étais chez Mme Boulanger et la procession est passée sous ses fenêtres.
Je vais écrire aujourd’hui à Mr Cavalier car je ne sais pas pourquoi il ne me réponds pas ; s’il était [manque] son frère m’aurait probablement écrit ; peut-être n’a-t-il pas reçu mes deux lettres mais ça me semble bien étonnant. J’ai écris à Alix et j’ai envoyé la lettre à Fanny, j’espère recevoir bientôt une réponse.
Adieu ma chère maman, je t’embrasse de tout cœur, ainsi que mon oncle. Ne m’oublie pas auprès de Mr le curé.

Pol

Je rouvre la lettre pour te demander si tu peux m’envoyer de l’argent, j’en aurais bien besoin.


 Tours le 4 juin 55

Ma chère maman,
Je ne t’ai pas répondu de suite parce que je suis devenu très paresseux, n’ayant plus l’habitude du travail de tête. Grâce à Dieu, je n’ai eu que ce seul clou   et j’espère bien en être tout à fait quitte.
J’ai  reçu l’argent que tu m’as envoyé et je t’en remercie bien, car j’en avais besoin : j’achète un petit morceau  pour manger avec mon pain, sans cela je serai bien malheureux ; je n’ai pas encore pu m’habituer au régime, heureusement je vais de temps en temps dîner chez Mme Boulanger qui me reçoit toujours avec plaisir.
Tu ne peux pas t’imaginer combien j’ai usé mon linge depuis que je suis au régiment ; aussi j’ai pris l’habitude de ne plus porter de chaussettes ; au bout de deux jours j’en avais usé une paire ; dans les premiers temps j’étais gêné lorsque je n’avais pas de bas et maintenant je n’y pense plus.
Nous allons très probablement aller au camp près de Lyon ; on en parle comme d’une chose certaine, les officiers eux-mêmes disent qu’avant quinze jours nous ne serons plus ici. Nous irions passer un ou deux mois au camp et de là nous partirions pour la Crimée. On a formé quatre escadrons de guerre et j’ai obtenu d’en faire partie. Nous avons beaucoup plus de service, ainsi nous montons trois gardes par semaine, mais heureusement j’ai pour camarade de lit   un excellent garçon qui est très tranquille et qui a bien soin de moi ; il me disait il y a quelques temps : je suis bien que vous soyez resté avec nous, ça m’aurait fait de la peine de vous voir partir : aussi je lui donne un peu d’argent de temps en temps ; nous touchons 9 sous tous les cinq jours et je les lui donne pour acheter du tabac car c’est un fumeur de première force. Du reste le tabac ne nous coûte pas cher, pour trois sous nous avons le paquet que l’on vend seize sous aux autres.
J’ai appris avec beaucoup de peine la mort de notre pauvre Louise  , je l’aimais beaucoup car c’est à elle que je lui dois pour ainsi dire l’avis. Je comprends pourquoi Mr Cavalier ne m’a pas répondu ; j’ai reçu une lettre d’un de mes camarades de collège qui me dit que Mr Cavalier vient d’avoir le malheur de perdre sa sœur ; je la regrette bien aussi car elle m’aimait beaucoup. Les élèves d’Avon la regretteront bien aussi, lorsqu’ils seront malades, ils ne seront plus aussi bien soignés.
Adieu ma chère maman, je t’embrasse de tout cœur. J’espère que mon oncle va bien, embrasse le aussi pour moi.
Pol


 Tours, le 22 juin 55

Ma chère maman,
Voilà ma dernière lettre que je t’écris de Tours, nous avons reçu l’ordre de départ il y a deux jours, nous partons mercredi prochain pour le camp de Lyon et j’en suis enchanté. Nous allons être mené un peu durement mais c’est un acheminement vers la Crimée et si dans quelques années Dieu me permet de te revoir, je pourrai j’espère te montrer les galons de sous-officier et peut-être aussi quelque chose sur la poitrine. Je vais faire la route à pied mais il paraît que c’est moins fatiguant que de la faire à cheval ; ce qui me console un peu c’est que le long de la route, si j’ai quelques sous, je pourrai manger un petit morceau si j’ai faim, car on est libre de faire à peu près ce que l’on veut pourvu qu’on ne s’éloigne pas trop de la colonne. Mon oncle est revenu me voir et il est aussi très content que je reste aux escadrons de guerre car il y aura m’a-t-il dit beaucoup d’avancement. Il m’a encore recommandé au Colonel et au général de division ; il m’a presque certifié que j’aurai les galons de brigadier au bout de six mois. J’ai eu la visite de Mr Dégoutin qui s’est donné la peine de venir jusqu’au quartier pour me voir, et m’a emmené déjeuner avec lui ; j’ai été très content de faire sa connaissance car il m’a paru très bien.
J’espère que mon oncle ne se sent plus de ses maux de tête ; demande-lui donc je te prie , s’il  ne connaît personne à Lyon où je pourrais aller me reposer de temps en temps car il est probable que j’en aurai besoin.
Tu ne peux pas t’imaginer le pèle-mêle qu’il y a au quartier. Dans ce moment on ne s’y reconnaît plus, tout le monde chante, crie ; c’est un vacarme abominable ; on est si content de partir, d’autant plus qu’il y a trois ans qu’ils sont ici.
Je n’ai pas encore de nouvelles de Mr Cavalier, je ne sais pas ce que cela signifie, je vais encore lui écrire dimanche prochain ; je crains bien que la mort de sa tante ne l’ait rendu malade.
Adieu ma chère maman, je t’embrasse de tout cœur ainsi que mon oncle. Bien des choses de ma part à Mr le curé, et dis-lui que j’espère bien dans trois ou quatre ans aller faire quelques bonnes parties   avec lui.

Pol

Je t’écrirai lorsque je serai arrivé aux principales étapes pour te dire comment je trouve le voyage. Si tu me réponds avant notre départ il faut que tu le fasses de suite.


 Lyon, le 31 Xbre 1855

Ma chère Alix,
Je profite de la lettre que j’envoye à Hyppolite  pour t’écrire ces quelques lignes et te montrer que je pense toujours à toi, car je serais ingrat si je ne me montrais pas reconnaissant de tes bontés, je ne l’oublierai jamais. Je t’envoye en même temps mes vœux de bonne année, ils sont bien sincères, crois-le, ils partent du cœur. Mes compliments ne sont pas longs, je ne sais pas les faire, aussi je me sers de la formule ordinaire qui est je crois la meilleure et je te souhaite une bonne année.
Depuis que je suis brigadier   je suis bien plus heureux, je ne suis plus toujours mêlé à tous ces troupiers plus mal élevés les uns que les autres. J’ai pris bientôt cette fermeté si nécessaire chez nous et sans être aussi sévère que les autres, je me fais obéir plus facilement. Pour la théorie, j’en apprends quelques pages chaque jour et j’ai eu bientôt rattrapé mes camarades. Je n’ai pas encore été puni et j’espère bien continuer. On va former quatre régiments de la garde   et je regrette bien de ne pas avoir assez de grade, parcequ’il va y avoir des sous-officiers qui partiront et ça fera de la place aux autres.
J’ai reçu des nouvelles d’Avon, il y a déjà huit ou dix jours : Mr Cavalier se portait bien ainsi que sa mère, je lui ai écris hier pour lui souhaiter une bonne année.
Adieu ma chère Alix, je t’embrasse de tout cœur.
Ton frère qui t’aime tendrement.

Pol


 Lyon, ce 5 juin 1856

Ma chère Alix,
J’espère que tu me pardonneras ma négligence envers toi, tu crois peut-être que je ne pense pas à toi, mais tu te trompes, jamais je ne t’ai oubliée. Tu as eu sans doute connaissance des désastres qu’a causé à Lyon l’inondation du Rhône, moi qui ai vu tout, qui ai assisté tout, je puis t’en parler. Lyon se trouve resserré entre le Rhône et la Saône, il n’y a pas un quart de lieue de largeur ; de l’autre côté de ces deux rivières se trouvent les faubourgs de la ville. Un peu avant d’arriver à Lyon, il y a une grande plaine entourée par une digue très haute ;on n’espérait que l’eau ne la romprait pas, et on nous y avait envoyé dans la nuit du 31 mai pour la consolider davantage ; nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture et nous étions surveillés par le Colonel du Génie ; tout à coup on sonne le demi-tour, la digue venait d’être rompue de l’autre côté et l’eau envahissait avec une vitesse prodigieuse ; heureusement il y avait quelques bateaux qui sauvèrent quelques uns des hommes, les autres se sauvèrent à la nage comme ils purent. Alors nous commençâmes à courir ça et là dans les maisons pour y recueillir tout ce que nous pouvions. La difficulté était grande à cause de l’obscurité : nous avions formé aussi des radeaux avec des planches et à chaque instant nous étions culbutés par des poutres ou d’énormes planches, et ce n’était qu’avec peine si on parvenait à gagner un bateau ; il y avait au moins 7 ou huit pieds d’eau et le courant était aussi fort qu’au milieu du Rhône. Il y a deux quartiers qui sont entièrement abîmés ; il y a plus de deux cents maisons écroulées. L’Empereur est venu lui-même sans être annoncé et a distribué des sommes considérables aux inondés. Maintenant c’est la Saône qui a débordé  dans les rues et l’on craint une seconde inondation .
Hyppolite doit me trouver aussi bien paresseux, je ne lui ai pas écrit depuis plus d’un mois et demi, aussi je veux surmonter ma paresse, je lui écris aujourd’hui.
Nous sommes casernés dans un régiment qui revient de Crimée et ce régiment était avec  celui de mon pauvre frère  , et il y a quelques sous-officiers qui l’ont connu et qui m’en parlent bien souvent.
Je ne comprends rien au silence de Mr cavalier, il ne m’écrit pas, ni à ma mère non plus ; il m’avait fait promettre de lui écrire tous les mois et il ne me répond pas.
Adieu ma chère Alix, je t’embrasse de tout cœur.
Ton frère qui t’aime

Pol de Surirey


 Poitiers, 22 août 1856

Je viens enfin, ma chère sœur, de recevoir une lettre du colonel de Goussencourt  qui m'écrit très longuement pour l'excuser de ne pas avoir répondu à celle que je lui ai déjà écrite il y a long-temps pour lui demander des nouvelles de Pol. Ce qui explique ce retard c'est qu'il a été absent de son régt pendant 3 mois pour commander par intérim le dépt de la Drôme. Son régt est maintenant en Inspection générale qui est très avancée et qui serait même terminée si le Gal Partourneaux qui est leur inspecteur n'avait été obligé de les quitter pour se rendre au Conseil général de son dépt .
Le plus essentiel de tout cela, c'est que Goussencourt me donne de bonnes notes sur Pol qu'il vient de proposer pour l'école de Saumur, (seul moyen, en raison des circonstances et si Pol veux travailler, de lui faire obtenir promptement les galons de S-officier). Pol est ainsi noté par son Cape à l'inspection générale: est très capable, a une conduite régulière, sert assez bien mais n'a pas encore assez d'énergie. Cette note quoique pouvant être meilleure, donne cependant des espérances. Les détails que je te transmets ne doivent pas être envoyés à Pol  puisqu'ils sont confidentiels et que, bien sûr, il en abuserait; il faut seulement lui donner des encouragements basés sur l'ensemble de ce que je viens de te dire. Quand il sera à Saumur je ne le perdrai pas de vue.
Je viens de recevoir une lettre d'Irma   qui me prie de lui répondre à Paris ou pour mieux dire, à Belleville, chez Mr de Meaux où elle descend. Elle paraît poursuivre une demande d'avancement pour son mari avec une résolution très prononcée. Malgré toute ma bonne volonté, je ne puis lui être d'aucune utilité en la circonstance, étranger que je suis aux démarches à faire pour aider au succès de ses espérances.
Je t'embrasse de tout cœur,
Mes amitiés à de W.

S.W.     (Général Simon de Wacquant)


 Lettre du Général Simon de Wacquant à son frère Alexis:

Poitiers, 21 mai 1857

Je viens seulement de recevoir, mon cher ami, la réponse du colonel de Goussencourt à qui j'ai écrit, à Lyon, pour l'engager à faire une démarche qui pourrait favoriser l'envoi de Pol à Saumur. Il me dis que ma lettre lui a été envoyée à Paris où il était allé pour affaires; que dès qu'il l'avait reçue, il s'était empressé de se rendre au ministère dans le but d'aplanir les obstacles qui pourraient se présenter, et que cependant il y était arrivé trop tard puisque le choix venait d'être décidé en faveur du Mis de Sérézin candidat également proposé à la dernière inspection générale et qui avait été classé (après examen) avant de Surirey. De Goussencourt me dit qu'il a vivement regretté ce contre-temps et qu'il va faire tous ses efforts pour le réparer le plus promptement possible. Il lui fait faire en ce moment les fonctions de fourrier et à la prochaine inspection il le présentera en première ligne pour Saumur, chance à peu près unique pour le moment d'arriver sous off er.  Presque tous ceux de son regt se sont rengagés, et depuis près de deux ans , il n'a pas eu l'occasion d'en nommer un seul. Il en a reçu dernièrement cinq d'un escadron licencié de chasseurs d'Afrique. Tous ces détails ne peuvent manquer d'être vrais, Goussencourt est un homme des plus sûrs que je connaisse; pour une cause quelconque il ne s'abaisserait pas à trahir la vérité , non parce qu'il est très pieux, mais parce qu'il a une grande considération, justement acquise, et qui le classe à un rang social très élevé. Il me parle de la visite qu'il a reçue du Comte de Blangy et m'exprime le regret de n'avoir pu la lui rendre parce qu'il ignorait son adresse qu'il n'a pu découvrir que la veille  de son départ de Paris. Lors de son prochain voyage à Paris il espère bien rencontrer Mr de Blangy et lui porter de meilleures nouvelles de Surirey, "car (ajoute-t-il) vous pouvez être de nouveau bien convaincu, mon général, que je vais faire tous mes efforts pour réparer l'échec bien involontaire, de ma part, que de Surirey vient d'éprouver". J'entre à cet égard dans les détails ci-dessus parce qu'ils seront une légère consolation pour ma sœur Thérèse à qui tu ne manqueras pas d'en parler.
Louis de M.   m'a écrit à son retour de Paris qu'il t'avait rencontré &tc… que tu n'étais pas sûr d'obtenir une audience du Grand-Duc Constantin, mais qu'une demande de ta part, bien apostillée, lui serait remise. Le Grand Duc est passé ici en allant à Bordeaux,s'est arrêté 10 minutes à la gare. Il n'y avait que quelques gendarmes pour veiller au bon ordre, mais il n'a pas paru et n'a pas même levé les stores de son wagon: il dormait peut-être.
Je t'adresse cette lettre à Mélimé où je pense que tu ne tarderas pas à être rendu si déjà tu n'y est arrivé. J'ai su par le Receveur gal de la Vienne la payne du  Rr parter de Sedan. Il paraît que ces pleurs sont bien vivement recherchées. As-tu quelques… (illisible)?
Lise aurait déjà pu me répondre. Peut-être ma lettre a-t-elle éprouvé du retard. Je désire dans tous les cas qu'elle lui soit arrivée à temps.

Mille amitiés à ma sœur.
Tout à toi
W


 Lyon, le 27 mai 1857

     Ma chère Fanny,
Chacun son tour de se plaindre de rester si longtemps sans nouvelles, je t’ai écrit il y a plus de quinze jours, j’attendais de jour en jour ta réponse. Je sais maintenant à quoi m’en tenir pour mon entrée à Saumur. Le Colonel m’avait dit que j’étais porté avec le N°1 aussi j’étais étonné de ne pas être accepté, et j’avais encore de l’espoir. Aujourd’hui je viens de voir ce qui était cause que je n’étais pas à l’école, je n’ai même pas été proposé, j’ai devant les yeux le tableau des brigadiers qui devaient y aller et j’ai bien cherché mon nom, je ne l’y trouve pas. Jusqu’à présent j’étais comme en suspens, j’espérais tous les jours que cet ordre allait venir, et je vois avec plaisir d’un autre côté que j’ai pris le meilleur parti en me mettant dans un bureau.
Comme je te le disais dans ma dernière lettre je devais aller m’installer, en effet j’ai pu convenir à l’officier et depuis ce temps je suis fonctionnaire fourrier de peloton hors rang  et j’attendrai maintenant avec patience une autre position car je ne suis pour ainsi dire plus soldat, je suis presque aussi libre qu’un civil.
Je vais t’en donner une idée en te faisant un tableau de ce que je fais. Le matin je me lève à 8 ou 9h, je vais au rapport copier les ordres du colonel ; je reviens ensuite déjeuner, je prends mon temps puisque j’ai jusqu’à midi pour faire ma digestion ; de là je vais au bureau jusqu’à quatre heures et je suis libre toute la soirée jusqu’à dix heures. Quelquefois cependant lorsque j’ai un peu d’ouvrage je vais au bureau dès le matin. Comme tu le vois, je suis assez libre, j’ai ensuite l’avantage de pouvoir lire de temps en temps : l’officier lorsque je n’ai rien à faire, a la bonté de me prêter quelques livres, de sorte que je passe mon temps assez agréablement.
J’ai demandé mon prêt-franc  , c’est à dire que je touche 3f tous les cinq jours et je mange à la pension pour 2f75 : je suis assez bien nourri, de sorte que je me porte parfaitement.
Je vais écrire à mon oncle pour lui demander ce qu’il y a à faire, le meilleur je crois c’est d’attendre patiemment.
Un grand plaisir que tu me ferais maintenant , ce serait , si tu n’es pas trop gênée de m’envoyer de l’argent, j’ai quelques petites acquisitions à faire dont j’ai le plus grand besoin.
Il y a aussi bien longtemps que je n’ai eu des nouvelles de ma mère, je crains qu’elle ne soit malade. Je lui écris aujourd’hui la priant de ne jamais me laisser aussi longtemps sans me donner de ses nouvelles.
Es-tu raccommodée avec Hippolyte ? Lorsqu’il m’a écrit, il ne me parlait pas de toi aussi j’en ai fait de même.
Je ne sais pas si je t’ai dit que Christophe était passé ici : il est venu me voir, nous avons passé une heure ou deux ensemble, j’ai été ensuite le conduire au chemin de fer ; il va en Afrique, je ne sais pas trop s’il a raison, quant à moi depuis que je sais ce qui se passe dans tous les régiments j’aurais presque envie d’en faire autant.
Adieu ma chère Fanny, je t’embrasse de tout cœur. Réponds moi de suite, je te prie.

Pol de Surirey


 Auch  , le 19 janvier (1858)

Ma chère Alix,
Maintenant que j'ai ton adresse je t'écrirai un peu plus souvent. Je veux aujourd'hui te dire tout ce que j'ai sur le cœur, je ne veux pas en parler à ma mère parce qu'elle se contrarierait: tandis que toi tu pourras me donner un peu de courage car j'en ai bien besoin après toutes les injustices dont j'ai été victime. Comme je te le disais dans ma dernière lettre, je ne vais pas à Saumur, le Colonel s'est laissé influencé par un Capitaine qui avait un de ses parents Brigadier au Corps: il était porté pour Saumur avec le N 3, mais le Colonel l'a laissé partir. Je m'y attendais si peu que je n'ai pas voulu le croire avant de voir l'ordre: le Colonel m'avait cependant bien promis de me faire partir, lorsque je suis arrivé au régiment, je devais être s-officier au bout d'un an, mais maintenant je ne crois plus à rien. Il doit avoir vu Mr de Blangy à Paris, je suis sûr qu'il lui aura encore renouvelé toutes ces promesses.
Pendant quelques jours j'étais tellement découragé que je ne faisais plus rien de bon. Je recevais des reproches tous les jours, cependant je me suis remis à mon service comme auparavant, mais c'est sans aucun goût; je le fais pour ne pas être puni. Oh! Si j'étais encore à me rengager je réfléchirai deux fois, avant d'être troupier, on voit tout en beau, on se croit déjà officier, puis lorsqu'on y est on en a bientôt par dessus la tête. Si je trouvais à sortir du régiment sans être à charge à qui que ce soit je le ferais de suite. Je n'ai qu'un seul passe temps, c'est la lecture, je vais quelquefois à la bibliothèque de la ville, malheureusement je ne puis y aller que très rarement. Quant à l'Anglais, je n'en connaissais pas assez pour travailler seul et n'ayant pas de maître  j'ai été obligé d'abandonner. Sans la lecture, au régiment on s'abrutit complètement, on a sous les yeux que le spectacle d'orgies, on n'a jamais de société, on est obligé de vivre comme un ours. Et surtout le grade de Brigadier, tu ne peux te figurer ce que c'est. Je préférerais cent fois être simple soldat, vous êtes le chien de tout le monde, vous êtes responsable de la propreté, de la discipline de vos hommes: le cavalier n'est jamais puni , c'est toujours le brigadier.
Lorsque je me suis engagé, je le faisais parceque je voyais que sans fortune je ne pouvais avoir d'autre position. Chez Mr Cavalier, je n'aurais pas pu avoir toute l'instruction nécessaire pour arriver à une école du Gouvernement et puis je ne pouvais pas toujours lui être à charge. Maintenant je vois la bêtise que j'ai faite, mais je veux en subir les conséquences. Si j'avais quelqu'aisance je pourrais suivre des cours quelconques de sorte qu'au bout de mon congé je pourrais avoir une place soit dans une administration soit dans un bureau.
Il est probable que l'on va renvoyer la classe 1855 dont je fais partie, si je trouve une position honorable qui me permette de vivre je prendrai mon congé renouvelable. J'aurais été content de me faire une position dans le militaire, mais là comme partout, c'est l'argent qui fait tout, je l'ai vu par moi-même, j'oserais même dire que les places se vendent à l'enchère. Je n'ai qu'un seul regret c'est de ne pas avoir suivi ce pauvre Auguste, je  serais peut-être sergent-major, j'aurais au moins une position pour quelques jours.
Tu vois que je te dis tout ce que je pense, je compte sur ton silence car je serai désolé que ma mère ou Fanny viennent à le savoir.
Tu me demandes comment j'ai fait pour me démettre le bras, c'est bien simple: en arrivant ici mon cheval était tellement fatigué que j'avais peine à le tenir; en descendant une côte assez rapide il s'est abattu au moment où je n'y pensais pas et je sui tombé sur le côté de la route; en me relevant je ne sentis qu'une légère blessure au bras, je n'y pris pas garde, ce n'est qu'en arrivant ici que je fus obligé de me mettre au lit; je fis appeler le docteur qui m'envoya à l'hôpital, me disant pour me consoler qu'il craignait que ce ne soit très grave. Heureusement ce ne fut rien au bout de 32 jours je fus guéri; et maintenant je ne sens plus rien.
J'ai reçu des nouvelles de Mr Cavalier qui va très bien, il est toujours le même, prêt à me rendre service. Il a vu avec plaisir que j'étais toujours exact à lui écrire, et il se glorifie d'avoir rendu service à quelqu'un qui lui en sait gré.
Mais c'est assez parlé de moi, parlons un peu de toi; comment vas-tu? Es-tu toujours heureuse. Tu sais que Fanny a maintenant une bonne position, j'en suis bien content, car elle le mérite bien, elle a attendu assez longtemps.
Adieu ma chère Alix, je t'embrasse de tout cœur.

P. de Surirey


 Auch, le 24 avril 1858

Ma chère Alix
Ta lettre m'a fait grand plaisir, car j'avais besoin d'un peu de courage, maintenant je me suis remis à l'œuvre de plus belle car je vois bien que ce que je te disais était malheureusement impossible: lorsque je t'ai écris j'étais démoralisé complètement.
Comme je te le disais dans ma dernière lettre, je m'occupe un peu, je lis tout ce que je puis raccrocher, j'ai relu très souvent l'histoire de France, quelques livres de littérature qui m'ont intéressé beaucoup. Malheureusement on n'a beaucoup de temps, car en descendant de la manœuvre on a plutôt envie de se reposer, surtout par une chaleur comme il en fait une maintenant. Tu ne saurais croire comme on s'abrutit  dans un régiment, j'ai tout oublié de ce que je savais, c'est à tel point que quelquefois, lorsque je m'amuse à résoudre quelques problèmes d'arithmétique, je suis arrêté sur les choses les plus simples. Quant à l'Anglais, c'est absolument comme si je ne l'avais jamais appris, il en est de même du Latin, du Grec etc…Si j'avais les moyens, je prendrai quelques répétitions de temps en temps, j'en aurais grand besoin.
Ce qui me tourmente le plus, c'est de ne pouvoir soutenir mon rang comme bien d'autres de mes camarades: on tolère la fantaisie, c'est un grand tort, c'est vrai, et c'est ce qui me contrarie. Car bien souvent je suis entraîné à des dépenses que j'ai peine à supporter. Aussi suis-je toujours en retard, je ne touche presque jamais de solde. Ne vas pas croire non plus que je fais des dettes monstrueuses, je te le dis franchement, je ne te cacherai rien, je n'ai jamais eu plus de 20 ou 25 francs de dettes, une fois là je m'arrête, et je laisse dire aux autres ce qu'ils veulent. On dit bien qu'il y a un commt  à tout, que celui qui fait 10 francs de dettes peut en faire tout aussi bien 100, mais je te le promets jamais je ne me mettrai dans ce cas: c'est pour cela que je redoute le grade de sous-officier, parce que tous ont une tenue fine et ce n'est pas leur modique somme de 0,75 par jour qui peut la payer.
Tu me demandes comment j'ai pu me mettre une épine dans le doigt; c'est en raclant un morceau de bois, je me suis senti piqué et je n'y ai pas fait attention. Quelques jours après j'avais le bras et la main énormes, il m'est venu comme une espèce de panaris. Je ne pouvais pas bouger, j'ai gardé le lit pendant longtemps avec une fièvre qui me fatiguait beaucoup, heureusement j'ai obtenu de ne pas aller à l'hôpital et je me suis soigné à la chambre. Tous les jours j'allais voir le docteur qui du reste a fait pour moi tout ce qu'il a pu. Maintenant je suis très bien guéri, je crains seulement de ne pouvoir pas me servir de mon doigt comme je voudrais.
Si tu voyais comme la saison est déjà avancée, les fruits sont déjà gros, les arbres sont touffus, presque tous les matins je vais faire un tour à la campagne, les environs de la ville sont superbes. Tout diminue, les vivres, le vin, tout est assez bon marché. La chaleur est déjà si forte qu'on ne peut pas travailler dans la journée, je suis noir comme un mulâtre.
On parle beaucoup d'envoyer trois escadrons à Toulouse, je le désire de tout mon cœur car ici le service est trop fatiguant, sur trois nuits nous n'en avons que deux de bonnes et pas toujours. Je profite de ma garde à la préfecture pour écrire car mon lit de planche ne me fait pas beaucoup envie. J'ai à côté l'histoire de la révolution par Gaborit et ce n'est que lorsque je tomberai de sommeil que j'irai goûter les douceurs de la planche, on a été assez aimable pour nous offrir un vieux tapis qui ne sert plus et dont je suis encore responsable. C'est une magnifique tapisserie sortant des Gobelins, manufacture d'Auch. Tu ne peux pas te faire une idée de cette ville: plus je la vois, plus j'en suis dégoûté: des rues où à chaque instant on risque de se casser le cou, des habitants qui vous reçoivent comme un chien dans un jeu de quilles, à peine parlent-ils français, c'est un bien triste séjour.
Ce qui me console c'est l'espérance que tu me donnes de nous revoir l'année prochaine, j'espère que tout le monde au moins sera réuni. Je n'ai pas eu de nouvelles de ma pauvre mère, je sais qu'elle est un peu fatiguée, j'espère que ce ne sera rien. Fanny m'a écrit ces jours derniers, elle est enchantée de sa nouvelle position, Dieu veuille lui conserver.
J'écris aujourd'hui à M. Cavalier, je ne lui avais pas écris depuis deux mois, chose à laquelle je n'avais manqué, j'attends sa réponse avec impatience.
Mr de Portes  m'a reçu parfaitement, il m'a engagé à y retourner, aussi tu dois bien penser que je n'y manque pas, j'y vais au moins une fois par semaine.
Adieu ma chère Alix, je t'embrasse comme je t'aime, c'est de tout cœur. Ecris-moi souvent, tu ne saurais croire combien tes lettres me font plaisir.

Pol

Voici mon adresse:
Mr de Surirey 
Brigadier au 1er Régiment de Chasseurs    
6° Escadron   Auch (Gers)

 
 Mostaganem , le 31  8bre 1859 

Ma chère Alix,
Si je n'ai pas répondu plus tôt c'est à cause de notre changement, nous sommes revenus à Mostaganem, pensant aller dans le Maroc. Tu as dû entendre parler de cette affaire, il paraît que ça devient très sérieux et que ça durera très longtemps. Nous avons 4 escadrons qui y sont, le mien est dispersé de tous les côtés, je reste ici avec un autre jeune sous-officier : nous avons 400 recrues sous nos ordres, pas un seul ancien; il nous faut aller aux classes 2 fois par jour et puis à la théorie, aussi nous n'avons pas beaucoup de temps pour nous amuser. Heureusement que chaque escadron ne restant que 6 mois détaché, dans six mois nous partirons à notre tour: les pluies et le mauvais temps auront empêché les opérations dans le Maroc et peut-être arriverons nous encore à temps pour terminer. Du reste dans ce moment le choléra y sévit d'une manière épouvantable, tous les jours nous recevons des nouvelles et nous apprenons la mort d'un ou deux de nos camarades.
Je suis décidément malheureux, j'aurais voulu pour tout au monde me trouver à cette réunion de famille que j'attendais avec tant d'impatience, qui sait maintenant quand nous nous reverrons, séparés par cinq ou six cents lieues de terrain, qui pourrait dire: dans tant de temps nous nous reverrons. Pour moi, je ne puis rentrer en France que dans dix huit mois; d'ici là que se passera-t-il.
Je vais te donner un aperçu d'un voyage en Afrique à travers les montagnes.
Mascara se trouve à trois journées de marche de Mostaganem (une journée de marche est quelquefois de 25 ou 30 lieues). Nous partons de Mascara à 6 heures du matin, emportant des vivres pour trois jours et tous nos effets, juge comme le cheval était chargé. Pendant 4 ou cinq kilomètres la route est délicieuse, dans le sable, mais du moins ce n'est pas dangereux. Tout d'un coup ça commence à monter dans les rochers, dans les montagnes, à descendre les ravins; nul sentier, nul chemin, il faut s'orienter comme sur mer. Le brouillard était tellement épais qu'on ne voyait pas à deux pas. Enfin arrivé au plus haut des montagnes, le soleil était levé, le brouillard tombait un peu, nous voyons se dérouler devant le plus beau tableau que jamais peintre ait pu représenter sur la toile. A nos pieds, des nuages s'élevant et s'abaissant comme les vagues de la mer, ça et là, on aperçoit la cime d'une montagne, comme un vaisseau au milieu de la mer: au bas de la montagne, on entend comme un bourdonnement, c'est l'air qui s'engouffrant à travers ces montagnes produit ce bruit dont nous ne pouvons nous rendre compte. Il fallait cependant traverser ces montagnes; et comment s'orienter, pas un arabe qui puisse nous guider; on entendait le cri des oiseaux de proie et du chacal. Enfin, nous nous dirigeons au hasard, choisissant le meilleur chemin; les chevaux arabes sont d'une intelligence, ou plutôt d'un instinct, rare, le cavalier n'a pas besoin de le diriger dans ces chemins difficiles, il sait choisir la place où il peut poser son pied sans buter. Tantôt nous montions dans les rochers, tantôt redescendions dans les ravins; c'est un voyage dont je me rappellerai toute ma vie. Pour comble de malheur, il faisait déjà une chaleur étouffante, les peaux de boucs avaient été vidées, et il ne fallait pas compter avoir de l'eau avant l'étape, encore quelle eau était-ce. Enfin, vers 2 heures, après bien des fatigues, nous aperçûmes l'étape: il fallait traverser la rivière de l'Abra, personne ne connaissait le gué; on fut obligé de chercher à la nage un endroit convenable. L'étape n'est pas toujours au village, c'est tout simplement un endroit où il y a de l'eau, du bois, enfin où on puisse faire à manger. Vous avez pour vous abriter une petite toile que vous placez en forme de tente, pour oreiller votre selle, et pour matelas votre manteau. Quoique ça, on dort parfaitement; Ce qui est à redouter ce sont les puces et les punaises; aussi faut-il avoir bien soin de ne pas camper où il y eu des Arabes, ce sont eux qui apportent tous ces insectes. Après la première étape, la route fut meilleure, c'est une plaine qui a 30 ou quarante lieues, et coupée par mille sentiers qui tous aboutissent pour ainsi dire au même endroit, il n'est donc pas difficile de s'y reconnaître. Mais je ne puis te donner qu'une bien petite idée de l'Afrique, il faut y vivre pour savoir ce que c'est. On ne peut pas se faire une idée de l'aspect sauvage et effrayant pour ainsi dire, de certains endroits. Aussi, si l'Arabe était bon soldat, nous n'aurions jamais réussi ici.
Adieu ma chère Alix, j'espère que tu auras fait un bon voyage.
Je t'embrasse de tout cœur.

P. de Surirey


 Mostaganem, le 12 janvier 1860

Ma chère Alix,
Je t'aurais répondu plus tôt si depuis trois semaines je n'avais été malade: j'ai eu au doigt une espèce de panaris qui m'a fait bien souffrir, j'ai repris seulement mon service il y a deux jours.
Il n'est jamais trop tard ma chère Alix pour te renouveler les vœux de bonne année, ce sont ceux que je fais tous les jours pour ton bonheur. J'ai bien pensé à toi ce jour là; que j'aurais désiré être au milieu de vous tous. Depuis si longtemps que je n'ai vu une personne de la famille, je sens le besoin de me retrouver un peu et de prendre de nouvelles forces . Si cette année j'ai le bonheur d'aller en France, je me dédommagerai bien de mes petites peines et de mes ennuis.
Nous menons ici une vie bien employée, nous n'avons une minute à perdre. Si je veux être porté cette année sur le tableau d'avancement, il faut que je travaille car j'aurai beaucoup de concurrents plus anciens et plus recommandés que moi. Il n'y aura probablement que deux ou trois places et nous sommes trente à attendre. Enfin, je ne désespère pas; j'ai de très bonnes notes et pas de punitions depuis ma nomination de sous-officier, je puis donc espérer.
J'ai fait depuis ma dernière lettre un petit voyage: nous avons été à 18 lieues d'ici exécuter quatre Arabes. On craignait un soulèvement et on avait raison, car au moment où le peloton faisait feu sur eux, un coup de fusil a été tiré sur nous, personne n'a été atteint, heureusement et le coupable a été pris. Nous étions entourés  de plus de 10 mille Arabes venus à ce triste spectacle, et s'ils avaient voulu nous aurions eu du fil retordre. Il paraît qu'il y avait un complot, on devait enlever les quatre prisonniers, mais le nombre de troupes leur a fait peur, nous étions à peine une centaine, et on a arrêté dix individus qui subiront aussi le même sort.
Nous avons un temps magnifique, on se croirait au printemps, il fait, dans la journée, aussi chaud que dans les Ardennes en plein été: pas de gelée, pas de neige, c'est un pays bien agréable. Au printemps nous allons retourner à Mascara ou à Bel Abès, la plus jolie ville de la province. C'est le moment où le travail est le plus pénible, surtout à cause des grandes chaleurs.
Th. Cormier  m'écrivait dernièrement une lettre charmante et me disait qu'il espérait me voir cette année: il a l'air de bien nous aimer. Fanny est toujours aussi paresseuse, il y a au moins quatre mois qu'elle ne m'a pas répondu; le courrier est arrivé hier; j'espérais bien avoir quelques lettres, il y a si longtemps que je n'en ai reçu.
Adieu ma chère Alix, je t'embrasse de tout mon cœur; écris moi bientôt et souvent, tu ne saurais croire combien je suis heureux lorsque je reçois une lettre.
Pol de Surirey.


 Mostaganem, le 23 janvier 1860

Ma chère Alix
Je te remercie de m'avoir envoyé de l'argent; dans la position de sous-officier j'en ai le plus grand besoin pour me monter. Avec les cinquante francs que tu m'as envoyés à Mascara, j'ai payé ma bien-venue , il me reste maintenant à me monter, ce qui est assez difficile. Je touche 2,50 tous les cinq jours, il faut que je donne 20 sous à mon chasseur  et que je paye ma blanchisseuse, de sorte qu'il me reste à peu près 1 franc. Dans ce moment je n'ai ni linge ni bottes, ni effets que ceux donnés par le corps; aussi je ne puis pas sortir. Si j'étais invité à dîner par mon officier de peloton , ce qui arrive quelquefois, je serai forcé de refuser. Dans ces régiments de cavalerie de ligne ou la tenue fine est autorisée pour les sous-officiers, celui qui n'a pas de fortune, qui ne peut pas s'habiller comme les autres, est mal vu et à chaque instant vexé par des officiers ou par des personnes qui ne peuvent pas comprendre qu'un sous-officier ne soit pas habillé comme ses camarades. Combien de fois ai-je entendu des personnes demandant comment s'appelait ce sous-officier qui était toujours en grosses bottes et pantalon de cheval; c'est M. de … lui répondait-on! Comment, ce sous-officier n'a pas de tenue fine, comme il est mal mis! En rentrant au quartier, j'avais la mort dans l'âme et je pleurais de rage. Si seulement quelqu'un venait me reprocher en face ma pauvreté (car chez nous c'est un bien grand défaut), je pourrais au moins me venger, je pourrai lui prouver que malgré ma pauvreté j'ai du cœur et de l'honneur. Et cependant je ne veux pas faire de dettes, je ne veux pas perdre mon avenir, il me faut une position, je l'aurai, je veux être officier et je le serai, car je suis entêté. Je veux prouver un jour à ceux qui m'ont jeté la pierre, qui ont ri de ma pauvreté, que malgré tout cela je suis parvenu, et qu'eux , avec leur fortune, leur argent, ils n'ont pu acheter cette position que moi j'aurais gagné par ma conduite, mon travail et avec l'aide de Dieu. Si nous avions le bonheur de faire partie de cette expédition de Chine! Là au moins il y aura tout à gagner pour celui qui a du cœur. Je reviendrais officier, j'en suis sûr, quelque chose me le dit.
Dans un an je puis me rengager , profiter de la prime de mille francs, je mettrai cinq cents francs à me monter, le reste je le garde ou je le place. Mais d'ici là, comment faire, voilà ce qui me fait mal, ce qui me fait rager quelquefois. Je ne devrais pas te parler de tout cela, mais mon cœur déborde. Je te le confie à toi, et je suis heureux de savoir que quelqu'un participera à mes peines, et que cette personne sait tout ce que je souffre, tout ce que j'ai à endurer. Dans mon escadron, ce sont tous jeunes gens de famille, se conduisant bien et liés entre eux par l'éducation, ils ont toujours été très gentils pour moi, ceux là au moins comprennent ma position, et me plaignent, aussi je les aime. Je t'en ai cité un je crois, c'est un de mes amis les plus intimes, je te le nomme (de Rancourt  ) parce qu'il est rare de rencontrer un cœur aussi bon, un ami aussi ami. Il est plus vieux que moi, il se permet de me donner quelques conseils que je suis et dont j'ai eu toujours à me louer. Avec lui, nous travaillons tous les soirs jusqu'à dix ou 11 heures. Nous faisons de l'histoire, de la littérature, un peu de tout; nous fumons une cigarette puis nous nous couchons, voilà toutes mes soirées, sauf de rares exceptions.
Il fait un temps affreux depuis quelques jours, la pluie ne cesse pas: c'est un drôle de pays, le matin il fait froid comme en France, dans la journée s'il ne pleut pas, il fait une chaleur insupportable. Aussi les récoltes ne sont jamais belles, ou il fait trop chaud ou très froid, ou il tombe trop d'eau ou pas assez. Dans ce moment, il fait un temps affreux, on ne peut pas sortir sans être crotté jusqu'au cou, ce qui malheureusement n'empêche pas les manœuvres et les classes, l'ennui mortel des instructeurs. Il faut une bien grande patience pour ne pas s'emporter avec tous ces conscrits qui arrivent de chez eux n'ayant jamais quitté leurs villages; lorsqu'on leur dit de faire quelque chose, ils font tout le contraire, on leur répète cinquante fois la même chose, rien n'y fait. La moitié ne comprennent pas le français, ce qui nous rend leur instruction bien plus difficile; il faudrait savoir toutes les langues, tous les patois, encore n'y arriverait-on pas facilement. De plus, si vos jeunes gens ne sont pas bien, on dit que vous ne savez pas votre métier, que c'est de votre faute, ou que vous y mettez de la mauvaise volonté: voilà le métier de son bon côté, bien heureux quand vous vous en tirez sans punition.
Si j'avais eu une belle écriture, j'aurais  essayé de parvenir par la comptabilité; on arrive plus vite, mais je n'aurais pas aimé les bureaux; passe pour un an, mais lorsqu'on reste 3 ou quatre ans ça finit par vous ennuyer.
Je voudrais te voir ici  pour quelques jours: c'est vraiment une étude curieuse que les moeurs  des arabes et des Juifs. L'Arabe ne fait rien, est couché du matin au soir; ses femmes font tout, elles ne sortent jamais sans avoir la tête couverte, ce qui leur donne un air de religieuse; si l'Arabe aperçoit sa femme causer avec un homme la tête découverte, malheur à elle, s'il ne la tue pas elle a de la chance; l'arabe est très sobre, il vit avec 2 sous par jour. En allant à Mascara, je m'étais perdu avec mon détachement, le soir nous arrivons à un petit village arabe, nous n'avions plus de vivres, mes hommes mourraient de faim; je vais trouver le Kaïd (maire) et je lui demande à manger: une heure après, je fus servi: c'était du couscous (espèce de farine faite avec du blé et de l'eau) avec du poulet servi dans de grands pots en bois; je voulus en manger, mais c'était si fade que je faillis vomir; le poulet était cuit dans l'eau et très bon, mais ceci est un repas de seigneur; l'arabe mange des figues, des feuilles de chou etc…Ils n'ont qu'une natte en jonc pour se coucher dans leur case; malheur au français qui y pénétrerai sans l'autorisation du maître, il serait tué. Ils observent strictement leur religion et font leurs prières  et leurs ablutions 3 fois par jour. Jusqu'à présent j'ai essayé de parler, mais leur langue est très difficile, ils prononcent du gosier, je puis cependant me faire comprendre en mêlant quelques mots de Français. Son cheval, sa femme, et sa tente, voilà ce qu'aime l'Arabe.
Il faudrait un journal de cinq pages pour te raconter tout ce que j'ai vu; mais attendons que nous allions dans l'intérieur des terres, en pleine campagne, nous en verrons d'autres.
Adieu ma chère Alix, je t'embrasse de tout cœur. Ecris-moi souvent, je suis si heureux lorsque j'ai une lettre. C'est ce soir le courrier, en aurai-je une de ma mère ou de Fanny, je l'attends avec impatience.

Pol de Surirey


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