III. Le tournant de Saumur


Pol est donc retenu pour suivre le cours d’ instructeur d'équitation à  l' Ecole Impériale de Cavalerie de SAUMUR. Il va donc y passer un an, du 16 octobre 1865 au 15 octobre 1866.

« Cette école est instituée pour former des instructeurs destinés à reporter dans les corps de troupe à cheval un mode d’enseignement uniforme en ce qui concerne les principes d’équitation et les autres connaissances qui se rattachent à l’arme de la cavalerie. Les cours sont d’une année.
Sont admissibles à l’Ecole de cavalerie :
- …
- un sous-officier par 2 régiments de cavalerie, d’artillerie et du train des équipages militaires : ils composent la division de sous-officiers instructeurs.
»
(Décret du 17 octobre 1853 modifié le 20 mai 1860)


Avant son départ pour SAUMUR: il a fait le plein de résolutions, il sait que la concurrence va être rude et que son avenir dépend de ses efforts et du résultat de son travail. Ne sachant  pas pour combien de temps il quitte le 1er Chasseurs, il est assez ému et prend
 soin de faire ses visites d'adieu aux officiers et sous-officiers du régiment, aussi bien à PARIS qu'à JOIGNY. Il passe ainsi sa dernière journée à PARIS en compagnie de deux de ses camarades qui l'accompagnent ensuite au train.

Comme à chaque fois, il obtient encore des recommandations : Madame de GUEROULT (la comtesse Isabelle de GUEROULT est une amie d’Alix et Fanny) le recommande en effet auprès de plusieurs personnes habitant la garnison, parmi lesquelles le Sous-Préfet de SAUMUR ; une autre relation de la famille, M. de PIBRAC, le recommande auprès du capitaine LEAUX, écuyer à l’école de cavalerie.
A l’Ecole, son officier instructeur est le capitaine JOUVE, et son instructeur d’équitation le Lieutenant sous-écuyer CHAVERONDIER :

CNE JOUVE LTN CHAVERONDIER
 
 

A SAUMUR, Pol mène la vie classique d’un élève instructeur : équitation quotidienne, sous des formes diverses, dressage, obstacle, course, exercice des sauteurs, salle d'armes, hippologie et instruction théorique, tout cela sanctionné par des examens; s’y ajoutent des services et malheureusement très peu de permissions.
D’après ses lettres, le climat de SAUMUR est cette année particulièrement humide et, l’équitation militaire se pratiquant souvent en extérieur, il se plaint d’être toujours trempé jusqu’aux os.
Enthousiaste malgré tout, il ne semble pourtant pas toujours convaincu par la pédagogie équestre militaire comme en témoigne le passage qui suit, extrait d’une lettre à sa mère.
 « J'ai oublié de vous parler aussi du fameux sauteur, autre exercice, peu amusant. C'est un cheval placé entre deux piliers et que l'on fait sauter avec force coups de fouet et de cravache. Dans les commencements nous en avions un qui sautait très gentiment et sur lequel on tenait bien; mais il y a quelques  jours, j'étais le premier à prendre et j'en vois arriver un nouveau que je n'avais jamais vu. C'était le fameux Pharaon, connu dans toute l'armée: à peine j'étais dessus que d'un bond à désarçonner Jupiter lui même, il me fit passer par dessus les oreilles et j'allai retomber sur la partie la moins sensible de mon individu.
Vexé d'avoir été le premier jeté à bas, je voulus y remonter mais l'officier ne voulut pas en me disant que si j'étais le premier je ne serais pas le dernier; en effet, tous ceux qui vinrent après moi firent à peu près le même trajet. Heureusement que les accidents sont impossibles, sans cela on serait bientôt dégoûté de cet exercice que je crois fort inutile. Son but est de donner au cavalier de l'aplomb et de l'assurance, mais je crois qu'il est tout à fait manqué avec ce cheval sur lequel on est sûr de ne pouvoir rester.
» (lettre à sa mère du 8 février 1866)

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Son stage commence bien: aux 4 premiers examens, il s'en tire avec trois 10 et un 9/10. Il sort en fait très peu et consacre ainsi tout son temps libre à l'étude.

Le régime de SAUMUR semble d’ailleurs lui convenir à merveille et, selon ses dires, il va «comme le pont neuf ». Le régime cavalier lui conviendra toujours et il évite sans difficulté l'embonpoint qui, d’après Fanny, le guetterait. Malgré sa « mauvaise jambe » , ce régime équestre ne le fait pas souffrir et il fait même « des progrès magnifiques en voltige » , discipline pour laquelle il se sentait handicapé.

De ce passage à l’école de cavalerie, il nous reste cette photo pittoresque qui le représente dans la tenue de manège (tenue portée à la fois par les écuyers et les élèves) très similaire à celle que porte encore aujourd’hui le « Cadre noir » héritier du cadre instructeur d’équitation de l’Ecole de cavalerie.

Toutefois, ce qu’il dit de cet uniforme ne serait peut-être pas aujourd’hui très apprécié des écuyers du « Cadre noir »:« la tenue est assez originale ; le chape au, surtout, nous fait ressembler à un employé des pompes funèbres» .
 

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Le SAUMUR que connaît Pol est celui de la grande époque : le Lieutenant-colonel L’HOTTE, cavalier renommé, resté une référence aujourd’hui encore, est l’Ecuyer en chef
 de l’ Ecole de Cavalerie. Pour la première fois les écuyers de SAUMUR présentent à PARIS 'la reprise des sauteurs" et "la reprise de manège", au Palais de l’Industrie où ils font un triomphe.

C’est aussi l’année de l’inauguration du théâtre de SAUMUR, beau bâtiment que l’on peut encore admirer aujourd’hui au bord de la LOIRE. « Saumur offre peu d'amusement aux élèves; on vient de construire un théâtre magnifique et on nous en fait espérer l'ouverture pour le 15 avril; c'est une distraction un peu moins monotone que le café où je m'ennuie maintenant à mort. » (lettre à sa mère du 8 février 66 )

Début janvier, ayant trop peu de permissions et ne voulant pas non plus risquer de manquer une partie de l’instruction, Pol ne peut assister au mariage de la sœur de son camarade RANCOURT, alors que toute la famille se rend de la VOLVE à MIMERAND pour cette occasion.

Dès le mois d’avril, en plus du programme d’instruction habituel, il faut par ailleurs préparer le Carrousel, tradition annuelle depuis 1828 qui se perpétue encore de nos jours, et les courses de l’Ecole de Cavalerie, qui auront lieu en août.
 
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L’enseignement de l’équitation est un sujet parfois délicat aujourd’hui mais particulièrement sensible à cette époque où la querelle entre les adeptes du comte d’AURE et ceux de BAUCHER est encore vive . Et comme en témoigne Pol, à l’Ecole de cavalerie comme ailleurs, l’équitation est un sujet qui divise les cavaliers: « tous ces messieurs n'ont pas la même manière d'instruire et ce qui est bien avec l'un est mal avec l'autre. Ils sont tellement jaloux les uns des autres qu'ils ne trouvent jamais bien ce qu'ont fait leurs camarades. »  (lettre à sa mère du 24 juin 66)
 
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Au cours de son stage, Pol obtient d’excellentes notes dans toutes les matières et ce que dit son capitaine de cours à son sujet  en témoigne:
« je suis on ne peut plus content du jeune Surirey, jusqu’à présent il est dans toutes les conditions pour sortir avec le N°1, mais il a cinq ou six concurrents terribles, et s’il me fallait actuellement les classer , je ne saurais à qui donner le premier N°. Il est à regretter que ce jeune homme n’ait jamais fait un cours ici. »
 Il veille tout de même à se faire recommander auprès du Général de GOYON qui inspecte l'école et qui présidera l'examen de sortie en octobre, mais malgré ses espoirs et ses bons résultats il ne finit malheureusement pas premier et sort du stage avec le N°7 sur 49 élèves, ce qui reste toutefois fort honorable.

Mme de MALEISSYE, amie de Fanny, apprend d'ailleurs à cette dernière qu’elle a reçu une lettre du Général de GOYON très avantageuse pour Pol.
 
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Comme prévu, la réussite de ce stage d’instructeur était source d’espérances : le 19 novembre 1866, peu après son retour au 1er Régiment de Chasseurs à cheval, en garnison à PROVINS depuis le mois de mars, Pol est en effet promu au grade d’Adjudant.

Ce grade d’adjudant lui confère entre autres privilèges, une chambre individuelle, un chasseur d'ordonnance, et des tâches qui ne l'obligent plus  « à se geler pendant deux heures au milieu de la cour pour dresser les conscrits. »

Petite promenade autour de cette chambre dont il est assez fier :  « en entrant, une petite antichambre qui me sert pour mettre mon bois et mes malles d'un côté, mes effets à un porte manteaux de l'autre. Dans le coin à droite, se trouve la porte de mes appartements. A gauche en entrant, le lit, avec des rideaux, ma table de nuit, puis ma commode surmontée d'une grande glace et des petites aquarelles de Fanny qui font très bon effet; toujours en suivant, au coin la table de toilette, la fenêtre qui partage la chambre en deux, puis le poêle dans l'angle et enfin mon fauteuil et mon bureau, au-dessus duquel se trouve un trophée magnifique, composé d'armes, de cannes, de portraits etc… »  Pol est de plus particulièrement content de son « joli poêle, genre de cheminée à la prussienne » et de son  «magnifique fauteuil, du genre de celui qui est au coin de la cheminée du salon et que j'aime tant ».

Alix partage sa joie et écrit dans son journal :
« 5 déc .1866 - Le 3 , j’ai eu de bonnes lettres de maman, de Fanny , puis une de Pol qui est dans le ravissement d’être devenu adjudant et d’avoir sa chambre à lui. Le pauvre enfant  (Pol a alors 29 ans !) n’avait jamais joui de ce bonheur que quand il était en congé. »
 
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La vie d’adjudant est bien différente de celle de maréchal-des-logis. Il n’y a en effet à l’époque que 4 adjudants par régiment, ce qui leur confère un statut tout à fait particulier dans le corps des sous-officiers.

Cette position est habituellement donnée à de vieux sous-officiers ou bien à de jeunes sous-officiers prometteurs. L'adjudant, appelé "mon lieutenant" dans la cavalerie, est un personnage redouté de tous les sous-officiers, des cantinières et employés du régiment. Directement aux ordres d'un adjudant-major (du grade de capitaine), il appartient à l'état-major mais son métier peut être rude et exigeant, en particulier lorsqu'il est de service de semaine. Tous les détails relatifs au service intérieur du régiment (rapport, rassemblements, appels, tenue, discipline, entretien et nettoyage du quartier et des écuries…) reposent en effet nuit et jour sur l'adjudant de semaine. En manœuvres, les adjudants précèdent les mouvements de cavalerie avec les adjudants-majors pour jalonner les lignes du mouvement à exécuter; ils effectuent également les reconnaissances ainsi que des tâches diverses au profit de l'état-major.

En dehors du service de semaine et des manœuvres, la vie d'un adjudant est toutefois proche de celle des officiers, faite de promenades à cheval et d'une certaine oisiveté. Comme les officiers, les adjudants ont par ailleurs le privilège de pouvoir s'habiller "en bourgeois" en dehors du service.

Les responsabilités nouvelles de Pol ainsi que son grade le rapprochent donc des officiers. Pol apprécie particulièrement le confort de cette vie et commence à se révéler un peu casanier voire même d’une certaine paresse : il avoue dans ses lettres ne pas monter à cheval quant il pleut, par exemple, et ne fait ses visites ou n’accepte les sorties que si elles sont vraiment indispensables. Il est désormais reçu plus souvent chez les officiers: le Chef d’escadrons d'AGOULT, le Lieutenant-colonel de QUEREN et le Sous-lieutenant de BERNIS notamment. Il fait des visites à PARIS, chez M. de BLANGY ou pour voir M. CAVALIER qui vient de créer une association des anciens élèves d'AVON.

Côté distractions, il retrouve à PROVINS DEROYS, un ancien camarade du collège d’AVON,  qui l'invite chez lui et l’emmène à BAZOCHES pour des parties de chasse.

Outre son avancement, les préoccupations de Pol sont toujours financières, car il lui faut désormais s’équiper suivant son rang . Financièrement, ce n'est pas encore la gloire: chaque promotion est en effet l'occasion de frais supplémentaires alors que l’augmentation de solde n’est que substantielle. Aussi, l'annonce d'un séjour en camp, très éprouvant pour les tenues et l’équipement, ne le réjouit pas, et encore moins l'annonce d'une réforme des tenues de la cavalerie qui dans un souci d'uniformisation va supprimer le drap vert des chasseurs au profit du drap bleu de ciel.

Sa présentation à une jeune et riche héritière (150 000 francs de dot) par son ami DEROYS est dans ces circonstances une perspective intéressante qui n'est toutefois pas suivie d'effet.

Par ailleurs, étant désormais instructeur d’équitation, il lui importe de trouver un cheval à sa mesure parmi les chevaux de remonte du régiment. Pol est exigeant et fait apparemment le difficile, mettant plusieurs mois à trouver une monture qui lui convienne. « C’est une chose assez difficile et à laquelle il faut faire grande attention » écrit-il en effet à ce sujet.

 

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